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Carnets

 


 Journal d'un voyage en Thaïlande       

Doux comme la soie

 

Lyon-Paris. Vignes, vallons, plaines à blé, il y a, quand on la quitte, un réel plaisir à traverser la France à la vitesse d’un TGV. Passifs, on voit défiler sous nos yeux une sorte de condensé de notre paysage, un Tour de France en accéléré. C’est ce qu’on se dit après, quand on affronte le capharnaüm de l’aéroport de Roissy. Par bonheur, la compagnie aérienne thaïlandaise sait accueillir ses passagers dès le guichet d’enregistrement, surtout s’ils ont de jeunes enfants. Le charme se prolonge lorsque l’on embarque. A la porte de l’appareil, une hôtesse joint ses mains et s’incline devant vous. C’est plus qu’une courtoisie, c’est une tradition bien réelle. Smooth as silk. Doux comme la soie, proclame le slogan de la compagnie. Précision, efficacité, confort également.  Y a t il encore beaucoup d’avions où l’on vous sert un cognac en classe économique ? Y a t il beaucoup d’avions où l’on vous projette une documentaire sur la vie de Giuseppe Verdi ?

Moins de 12 heures plus tard, le 747 se pose à Bangkok. Attente désormais coutumière dans n’importe quel pays du monde pour franchir une douane. De ce côté-là, le 11 septembre a sinistré toute la planète. Après nous avoir photographiés individuellement, le douanier s’extasie sur mon nouveau passeport biométrique. Le temps de récupérer nos bagages, et comme prévu, nous retrouvons Cédric, le jeune Français qui nous loue son appartement. Passé les portes de l’aéroport, et nous ne sommes plus protégés par l’air climatisé. C’est comme si nous franchissions soudain un rideau de chaleur et d’humidité. Mes lunettes se couvrent de buée. Nous entrons dans le grand sauna thaï. A la montée dans le taxi, le chauffeur se renseigne sur notre nationalité et déplore aussitôt d’un air désolé : « Zidane, not lucky… »

Un balcon à Bangkok

 

L’immeuble où nous allons loger se situe dans le quartier de Lad Prao, une zone légèrement excentrée mais dynamique et commerçante. C’est la première impression quand nous le traversons vers 7 heures du matin et elle se confirmera les jours suivants. Notre résidence, d’apparence assez chic, est un building de 22 étages qui se repère de très loin dans le décor urbain. Cédric nous confie qu’une starlette de la télévision thaïe loge quelque part dans l’un de ces appartements.

11ème étage. Nous ouvrons la porte de notre logis. Living room, cuisine, deux chambres, deux salles de bain et un balcon. Très bien, très fonctionnel. A la fois très impersonnel et très particulier. Idéal pour mon futur roman. C’est donc ici que deux de mes personnages devraient se rencontrer. Toujours amusant quand la fiction précède la réalité. La première se glisse discrètement dans la peau de la seconde, et il arrive que le mélange prenne.

A peine les bagages déposés et après avoir passé un long moment sur le balcon face à la ville, nous allons nous coucher. Sommeil haché. Difficulté à doser la chaleur ambiante et la climatisation. Epuisement mêlé de surexcitation.

Vers 15 heures locale, nous finissons par émerger et nous sortons explorer le quartier. A deux pas, une supérette ouverte 24 h sur 24, des étals de fruits et légumes, et 2 ou 3 petits restaurants à nouilles. Un guichet automatique où je retire mes premiers bahts[1].

Notre présence ne passe pas inaperçue dans un quartier où, à part quelques expatriés, il n’y a aucun occidental. Les passants semblent attendris par nos enfants, certains s’arrêtent même pour leur caresser les cheveux ou leur sourire.

Baignade dans la piscine géante de la résidence. Soudain, grande fatigue. Nous sommes complètement décalés. A deux heures du matin, me voilà éveillé comme en plein jour. J’ai faim. Du balcon, dans la moiteur de la nuit, je contemple Bangkok où la vie semble continuer sans répit.



[1] Un euro = 50 bahts

Au cœur de la ville

 

Toutes les 2 ou 3 minutes, un avion se hisse au loin dans la pâleur urbaine. Le ciel au-dessus de Bangkok est souvent blanc gris. A cause de la saison mais aussi de la pollution liée à un énorme trafic automobile. Bien que les choses semblent s’être améliorées depuis mes précédents séjours, il reste délicat de circuler dans la capitale thaïlandaise. Surtout lorsqu’on est pauvre.

Il existe en effet dans l’agglomération un système de circulation à deux vitesses. Des axes routiers dits normaux et au niveau supérieur des expressways à péage. A certaines heures, la différence de déplacement est très nette. A d’autres, les riches et les pauvres n’avancent pas plus vite, tant la ville est engorgée par son trop plein de véhicules.

La différence sociale s’évanouit lorsque l’on pénètre dans un temple comme celui du Wat Phra Kaew. 95% des Thaïs sont bouddhistes. L’harmonie est perceptible dans le doux recueillement qui plane au-dessus des fidèles et des visiteurs étrangers assis en tailleur face au Bouddha d’Emeraude, un des merveilles de la ville. Même douceur, même apaisement lorsqu’on flâne ainsi d’un temple à l’autre dans le secteur du Palais Royal.

Mais il faut savoir retourner au tumulte et à l’agitation des petits marchands qui, comme dans toutes les villes du monde pauvre, compte sur le touriste pour subsister. Ici, pas de longues palabres, pas d’interminables marchandages, comme dans les souks par exemple. Le prix est vite fixé et l’on aurait honte à négocier davantage, même si cela fait partie du jeu.

Une autre ville se cache encore derrière les temples. Il faut prendre un bateau et remonter les klongs, ces canaux affluents de la Chao Praya River qui irriguent certains quartiers. On découvre une vie lacustre, peuplée de modestes maisons sur pilotis, enfouie au milieu des grues et des cocotiers.

Disney siamois

 

Il faut savoir accepter son statut de touriste. Que l’on soit un routard ou un habitué des 4 étoiles, il serait vain aujourd’hui de se vouloir un authentique voyageur, surtout en Thaïlande où le visiteur étranger est toujours, qu’il le veuille ou non, doucement tiré dans les nasses d’un système redoutablement efficace. Ainsi, pour le plus grand plaisir de nos enfants, avons-nous cédé à la gentillesse d’un chauffeur de taxi, lequel nous a conduits à Nakhon Paton, à 1 h de Bangkok, dans un parc d’animaux.

Le tourisme thaï semble largement inspiré du système américain. Avec le sourire, la douceur et l’humour en plus, ce qui n’est pas négligeable. Dès l’entrée dans le parc, nous voici déjà pris en photo avec d’imposants tigres à nos pieds. Et même si l’on nous répète qu’il n’y a aucun danger, les trois hommes qui surveillent les fauves enchaînés paraissent faire preuve d’une vigilance extrême. Ce qui n’est pas forcément rassurant. On est quand même bien content de retrouver à la sortie sa photo sur une assiette en plastique. Kitschissime…

Un peu plus loin, on donne à manger à des éléphanteaux qui saisissent avec leur trompe aussi bien des bananes que des billets de banque. Préambule qui vous invite ensuite à accomplir une promenade à dos d’éléphants adultes. Les cornacs ont trouvé deux subtilités pour justifier d’un pourboire. Durant le trajet, ils confectionnent des bagues ou des sauterelles en tressant des lanières de cocotiers. Ils s’échangent également les numériques de leurs passagers afin de les prendre en photo sur les éléphants.

Plus loin encore, et beaucoup plus impressionnant, de multiples bassins où flottent entre deux eaux des centaines de crocodiles de tous âges et de toutes espèces. A-t-on choisi les plus dociles pour ce show se déroulant dans une espèce d’arène aquatique ? Lorsqu’ils saisissent les animaux par la queue, les deux jeunes dompteurs demeurent prudents, tant ces animaux s’avèrent agiles dans le moindre déplacement. Prudence certes limitée pour le clou du spectacle : les deux jeunes gens glissent à tour de rôle leur tête dans la gueule de l’un de ces reptiles. Oui, c’est vrai, ici on est également plus téméraire que chez Disney.

Une bière à une terrasse

 

Nos corps s’accoutument à l’heure, à la chaleur et à l’air conditionné. De notre balcon, le décor de Bangkok prend une tournure plus familière. Au pied de l’immeuble, un écran de verdure où s’alignent quelques grosses villas et les installations sportives d’un établissement scolaire. Sur le stade de foot, s’animent les uniformes colorés des lycéens. De brèves rumeurs assourdies remontent jusqu’à notre étage. Le regard hésite, s’éloigne vers le fond urbain, les expressways et les buildings puis revient se poser sur les formes miniatures des joueurs de foot. C’en est presque reposant.

Maintenant, on sait également choisir son heure pour flâner dans le quartier. Vers la fin de l’après-midi, il est agréable de regarder s’activer tout le petit commerce de la rue. Restaurants ambulants ou simples boutiques. La vie tout simplement. A un carrefour, un policier casqué et muni d’un masque anti-pollution règle comme il peut un trafic automobile devenu beaucoup plus dense à cette heure. Des bandes de collégiennes en jupe bleu marine et chemise blanche sont entrain d’avaler un bol de soupe en riant. D’autres chevauchent en amazones des motos-taxis qui les ramènent à leur domicile.

Bizarrement, cette agitation de fourmilière ne fatigue pas tant que ça. D’ailleurs, on finit invariablement par aller s’installer à l’une de ces terrasses de restaurants où l’on vous servira un riz frit à la thaï ou une assiette de nouilles. On accompagne son repas avec une bière locale divine : la Singha. Peut-être la bière la plus légère que j’aie bue avec la Gazelle sénégalaise.

De nombreux clients viennent chercher des plats à emporter. D’autres viennent dîner ici plutôt que chez eux. A quoi bon faire la cuisine à la maison quand on trouve si bon marché dans la rue ? A cette question, nous trouverons une réponse rapide. Autant dire que nous n’avons jamais fait à manger dans notre appartement.

Prières pour le Roi

 

The Bangkok Post, le grand quotidien local de langue anglaise titre en Une : « Praying for the King ». Intrigué, j’achète un exemplaire du journal, croyant le souverain à l’agonie. Pas vraiment. Le Roi a simplement fait une mauvaise chute qui lui a endolori le bas de la colonne vertébrale. Il est  vrai que l’homme qui compte désormais 60 ans de règne (un record dans notre monde actuel) n’est évidemment plus très jeune et que ses sujets craignent désormais sa disparition prochaine.

Dès le lendemain de son hospitalisation, la plupart des collégiens ou même des employés entrevus dans le quartier ont revêtu des chemises jaunes, symbole du pouvoir royal. Personne ne plaisante à propos du Roi. Cette vénération collective ne relève pas de l’irrationnel. Certes le sentiment national est très fort, l’hymne thaïlandais souvent présent, mais si la personne du Roi est aussi respectée et sa mort aussi redoutée, c’est parce que l’homme aux pouvoirs malgré tout limités a toujours su tenir son pays à l’écart des grands conflits régionaux qui ont secoué durablement des états voisins comme le Viet Nam ou le Cambodge.

Le souverain a également su composer, non sans difficultés, avec sa puissante armée et ses ambitieux généraux. Récemment, il a encore su remettre au pas un Premier Ministre soupçonné de corruption. L’autorité royale incarne ici la stabilité et la démocratie. Inutile de chercher ce soir-là à la télé thaïe des images du Liban massacré. Il n’y en a que pour la famille royale dont les membres défilent en boucle sur l’écran. Décidément, il est temps de trouver un journal étranger pour avoir des nouvelles du Monde.

Toute une vie dans un taxi

 

Bangkok n’a pas de vrai centre ville mais comporte un certain nombre de pôles d’attraction. Un conseil, ne vous rendez pas au Night Market de Patpong un vendredi soir de pluie, vous risqueriez d’affronter les plus grands embouteillages que vous n’ayez jamais connus. Expressway ou pas, ce soir-là, tout est saturé. Le chauffeur nous avait pourtant prévenus, dodelinant d’un sourire absurde et marmonnant quelques mots d’anglais incompréhensibles. Presque deux heures plus tard, enfin nous y voici.

Patpong se situe dans la zone de Silom. Mélange de Pigalle et de science-fiction, le quartier a beaucoup changé en quelques années. Assombrie par le Skytrain qui passe au-dessus de nous, Silom Road est à cette heure une véritable hallucination. Niveau sonore assourdissant, idéogrammes clignotants, tatoueurs, échoppes de fausses marques, colonnes ininterrompues de voitures japonaises. Ici, on mange un bol de soupe à même le trottoir, là, on vous vend déjà le DVD de Pirates des Caraïbes II. Touffeur, pénombre, musique déglinguée. On se croirait dans Blade Runner, Harrisson Ford en moins. Dans les rues adjacentes, les boites de nuit où les gogo-girls attendent en dansant sans fin l’occidental de leur vie. Beaucoup d’hommes seuls sur les trottoirs. Qui passent, repassent, hésitent une dernière fois avant de s’engouffrer dans le Pink Panther ou le King Castle. Pas vraiment une ambiance pour les enfants.

Le taxi du retour est un type bien. Un type qui sait raconter la vie comme on la raconterait dans une nouvelle de Raymond Carver. Sa vie, plutôt sa survie, est celle d’un esclave moderne, qui travaille jusque tard dans la nuit pour espérer un dernier client et une centaine de bahts en plus[1]. Pendant ce temps, sa femme récupère de sa longue journée d’usine. Elle et lui ne font que s’entrecroiser, travaillant sans répit et sans un jour de repos. Triste et prévisible histoire de provinciaux exilés qui ont cru trouver le bonheur à la ville.

Heureusement, le chauffeur est un optimiste, un amoureux de la vie qui croit à son avenir. L’homme a déjà une petite fille et espère gagner un peu plus pour élever un deuxième enfant. Il rêve d’avoir un garçon pour jouer au foot avec lui. Le foot, c’est sa passion et Zidane son héros. « Good player, good heart », répète-t-il dans la nuit du grand embouteillage. Le taxi driver aussi a un grand coeur et on lui souhaite de s’en sortir.

 


[1] Salaire moyen en Thaïlande : environ 8000 bahts.

Rappel : 1 euro = 50 bahts

Loin de la Capitale

 

Je me souviens de la première fois où je suis allé à Chieng Maï, dans le Nord de la Thaïlande. C’était au début des années 80. A cette époque-là, il fallait parfois prendre un camion pour d’abord sortir de la Capitale, ensuite un bus qui mettait entre douze et quatorze heures pour accomplir les 700 kilomètres du trajet.

Maintenant, une route à quatre voies mène jusqu’à Chieng Maï. Presque une autoroute, jalonnée d’innombrables stations services, boutiques et restaurants. Cependant notre chauffeur demeure extrêmement vigilant. Des troupeaux de zébus ou des bandes d’enfants circulent sur les bas côtés et il n’est pas rare de voir une moto remonter les voies rapides à contre sens.

Le dernier tiers du trajet nous transporte dans une Thaïlande rurale. Rizières et paillotes sur pilotis. Nous sommes bien loin de l’agitation de Bangkok. Il suffit de s’éloigner de quelques centaines de mètres de l’axe routier pour soudain se croire en pleine jungle. L’air est saturé d’humidité et, plus impressionnant, une rumeur sonore semble animer toute la forêt.

Chieng Maï est une grande ville qui offre le charme de la province. On y vit plus lentement, on s’y déplace à pied, en cyclopousse ou en tuk tuk, ces triporteurs motorisés qui commencent à disparaître de la Capitale. Le chauffeur du nôtre nous invite à visiter les principaux temples de la ville. Ce sont des lieux de vie et de sérénité où l’on a toujours plaisir à se retrouver, surtout, dirais-je, quand on est n’est pas croyant. Le bouddhisme ne vous enferme pas, il vous rend simplement plus léger.

Aujourd’hui, l’un des édifices visités accueille une grande fête où se mêlent bonzes et fidèles. Rien d’agressif, rien d’oppressant dans ce lieu de culte. Un jeune homme gracieux entame une danse envoûtante, mêlée de jeux de sabres et de coups de gongs. Les saris jaune safran des bonzes changent de nuances à la venue du soir. Il est déjà tard et les enfants sont fatigués. Dommage… Le tuk tuk nous ramène jusqu’à notre hôtel en hoquetant.

Hotel California

 

Chieng Maï, 5h30 du matin. Salle de restaurant presque vide. Un équipage de la Thaï Airways déjeune à côté de nous. Hiérarchie respectée. Pilote et copilote à la même table. Hôtesses et stewards un peu plus loin, un peu plus humbles et discrets.

Nous rentrons à Bangkok. Le chauffeur du van vient de mettre Hotel California pour la énième fois. Ce doit être son unique CD. Les premiers bonzes apparaissent sur les trottoirs, leur bol encore vide sous le bras. C’est l’heure où ils vont quêter leur nourriture de la journée. Des ouvriers achètent leur casse-croûte. Des collégiennes en bleu marine attendent le prochain bus. Des flots de mobylettes envahissent déjà les rues.

On roule à gauche ? Tiens, on l’avait déjà oublié… Une semaine de voyage et l’on dirait que nous sommes partis depuis des mois. La musique, sans rapport avec le reste, décuple pourtant l’intensité des détails autour de nous, comme dans un film. On se laisse aller au décor, à la vie des gens. L’Asie coule dans nos veines.

Nous déjeunons dans une espèce de restoroute au personnel pléthorique. Dix bahts la portion de riz. Nous serons l’attraction de la journée pour des vendeuses désoeuvrées. Un peu plus loin, notre chauffeur papote dans son portable en fumant une cigarette. Sur son paquet, une bouche de cancéreux remplace le Fumer tue. Encore plus dissuasif…

Rizières et cocotiers à perte de vue. Parfois, des panneaux publicitaires géants semblent comme des morceaux de ciel plantés au bord de la route. Imagine. Tous les standards anglo-saxons vont y passer. La circulation devient plus dense. Les camions et les bus forment désormais une longue colonne qui remonte sur Bangkok. Premiers ralentissements au niveau de l’aéroport, lequel désormais se situe en pleine agglomération. D’ici quelques jours, ouvrira un nouvel aéroport, beaucoup plus grand, beaucoup plus loin.

On se remet des huit heures de route à la cafétéria de notre résidence. Sur l’écran télé satellite, notre ministre Douste-Blazy à Beyrouth. Tiens, je n’avais jamais remarqué sa ressemblance avec Goran Ivanisevic, le tennisman croate. Moins drôles, les images des massacres au Liban. D’ici, cette guerre paraît si lointaine. Qui s’en soucie. ? Visiblement pas ce jeune serveur au visage endormi. Au dos de son tee-shirt, peut-être sa seule préoccupation : Gone South lately [1].



[1] Parti dernièrement pour le Sud

Les autres Bangkok

 

En bas de l’immeuble, les élèves qui jouent au foot portent aujourd’hui de nouveaux uniformes, marron pour les garçons, vert olive pour les filles. A huit heures, l’hymne national résonne et les enfants se précipitent vers les bâtiments. Du balcon de notre appartement, je n’ai toujours pas de repères quand je regarde la ville. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir multiplié les incursions en direction des principaux centres névralgiques.

Sukhumvit Road a aussi changé en quelques années. Le métro aérien surplombe désormais l’avenue et jette une ombre permanente sur les échoppes de tee-shirts et de souvenirs qui s’alignent le long des trottoirs. La population du quartier s’est nettement moyen-orientalisée. En plus des tailleurs et des restaurants indiens ou pakistanais, on remarque de nombreux Arabes accompagnés de leurs épouses aussi voilées que de noirs fantômes.

Bien plus vaste que celle de New-York, la Chinatown de Bangkok est une ville dans la ville. Le tourisme y est ici accessoire. Ruelles, marchés, kilomètres d’étals et de boutiques, tout s’achète, tout se vend, des crabes aux jouets, de l’or au papier toilette. On ne se promène pas dans la ville chinoise, on se fraye un chemin dans la foule des acheteurs.

Avant l’épuisement, il faut aller se mettre au frais à Siam Center. Ou plutôt dans le centre commercial voisin, qu’on dit être le plus grand d’Asie du Sud Est, celui de Paragon. A côté, la Part Dieu est une galerie miniature pour nains de jardin. Le plus vaste niveau de ce shopping center est consacré sur des hectares à la restauration et à la vente d’aliments à emporter. A midi, déjeuner dans cet endroit se révèle une expérience hallucinante. Une expérience du 21ème siècle.

Tout ça pour dire que je ne sais toujours pas placer ces lieux sur la fresque urbaine qui s’étend sous mes yeux. A part peut-être cette tour, lointaine imitation de l’Empire State Building, sur laquelle est inscrite cette injonction bien trop politiquement correcte pour cette ville électrique : « Don’t drink, drive »[1].



[1] Ne buvez pas, conduisez.

Cocotiers et sable fin

 

A une heure d’avion de Bangkok, l’île de Koh Samui est devenue une destination privilégiée pour les amateurs de baignades lointaines et exotiques. Depuis que Phuket a été dévastée par le tsunami, les occidentaux éprouvent comme de la honte à retourner sur des plages qui ont été jonchées de cadavres.

Située sur la côte opposée, Koh Samui a elle été épargnée par le raz de marée. C’est une île de taille modeste dont on doit pouvoir faire le tour en moins d’une heure. Mais quand on consulte les sites internet, tous plus enchanteurs les uns que les autres, on met un certain temps à choisir et à réserver son hôtel. Nous avons opté pour la plage de Chaweng, la plus belle sans doute, mais également la plus peuplée.

L’aéroport donne le ton. Au pied de l’avion, de petits wagons bariolés attendent les passagers que l’on conduit ensuite sous de vastes auvents de bois lesquels servent d’aérogare. L’hôtel est une sorte de complexe comprenant de multiples bungalows décorés à la thaïlandaise et enfouis dans une végétation dense et soigneusement entretenue. A quelques mètres, la piscine, la mer et des cocotiers de carte postale. Première baignade dans une eau où l’on pénètre comme dans un bain de tiédeur. Sous nos pas, le sable est si fin qu’il vous file dans les doigts comme un corps liquide.

Parallèle à la plage et aux hôtels, une interminable artère commerçante accumule boutiques, bars, tailleurs, tatoueurs, salons de massage, restaurants ou cybercafés. Dans ce grand espace commercial, le plus spectaculaire, c’est  peut-être la profusion de faux produits : fausses marques, fausses baskets, faux sacs, fausses montres. Seule l’argent n’est pas factice.

Massage on the beach

 

Hat Chaweng est à savourer le matin quand les eaux sont les plus claires et la plage la plus vide. Après un premier bain, il est doux d’aller se faire masser à l’heure où personne n’a encore eu la même idée.

On est étendu face à la mer et une jeune femme commence à malaxer vos muscles avec une précision médicale. Les gestes s’enchaînent, souples et nets, cherchant à l’instinct les limites de votre corps. Autour de nous, les autres masseuses attendent leurs clients en chuchotant dans leur téléphone portable, en tricotant ou en lisant des magazines.

Peu à peu, imperceptiblement, la plage prend vie. Les petits marchands, visiblement répertoriés par leur gilet orange numéroté, occupent les points de vente stratégiques. Une bande de scooters des mers ramène du lointain des engins que l’on avait mis en sûreté pour la nuit. Grand moment de défoulement pour les pilotes. Attention aux baigneurs…

Un paquebot de croisière vient de mouiller à quelques centaines de mètres. On suppose les passagers en train de découvrir le contrechamp : notre plage et nos cocotiers. Des mêmes cocotiers, surgit bientôt le premier avion du matin qui ramène sur Bangkok sa cargaison de touristes détendus et bronzés.

« Turn over… » La masseuse poursuit sur l’autre face son scrupuleux parcours musculaire. Même si parfois ses mains réveillent d’anciennes douleurs, je flotte bientôt dans une agréable torpeur. Ses doigts viennent se poser sur mon visage et je m’abandonne encore davantage. J’essaie de songer à ce que je vais écrire, je tente de retenir des détails, la plage, le sable, les cocotiers, j’essaie… mais les doigts de la jeune femme m’enveloppent peu à peu la conscience. Tout s’échappe de moi, comme des ballons vers le ciel.

Le tourisme dit « sexuel »

 

Ce que nos maîtres-penseurs du socio-politiquement correct nomment avec une moue de dégoût le « tourisme sexuel », mérite quelques petites mises au point. Loin des reportages télé sur l’enfer de la prostitution thaïlandaise et sur les sacs à bières chauves qui viennent consommer de la petite fille, le tout accompagné d’une musique fracassante, peut-être faut-il observer avec un peu plus de nuances cette étrange forme de commerce qui a toujours existé dans ce pays.

Il est vrai que l’on croise de nombreux couples mixtes, invariablement (ou presque) composés d’occidentaux d’un âge certain accompagnés de jeunes femmes autochtones. On les voit se promener main dans la main sur les plages ou dans les magasins. On les retrouve dans les restaurants ou les excursions guidées. Bien entendu, ces couples ne sont pas nés d’un coup de foudre réciproque, on le sait. On devine des rencontres de gogo-bars, des négociations, des choses pas très nettes si l’on veut parler d’amour. Mais, une fois que ces couples se sont formés et qu’ils persistent quelques jours, on éprouve à les observer plus de compassion que de répulsion.

Sur quel malentendu ou sur quel compromis fragile repose chacune de ces relations ? On imagine leurs journées un peu vides, à s’inventer une vie de couple avec des espèces de rituels : shopping, baignades, restaurants. On se demandes combien de temps les quelques mots qu’ils peuvent échanger vont les tenir ensemble.

Argent contre jeunesse, solitude contre ersatz de sentiments ? Peut-être, mais plus que ce pacte faustien et asiatique, et que la perversité qu’on y associe, il y a surtout un grand mélange de gaucherie et d’illusions communes qui parfois finit par déboucher sur de réelles histoires. Il suffit de voir pleurer certaines filles dans l’aérogare de Bangkok.

De Koh Samui à Koh Lanta

 

Une journée où l’on a vu un éléphant jouer de l’harmonica ou un bonze momifié dans sa position de méditation, lunettes de soleil sur le nez pour l’éternité, une journée comme ça n’est pas totalement perdue. On peut également se contenter de nager, de manger ou de se faire masser. Mais dans ces îles, le tourisme thaï a prévu également des activités plus spartiates.

On comprend mieux d’où les grandes chaînes commerciales ont tiré leurs émissions de télé-réalité dans lesquelles des concurrents accomplissent des exploits au milieu des tarentules et des serpents. Sous des apparences rationnelles et rassurantes (beaux dépliants, beaux T-shirts, beaux slogans), les officines de tourisme locales offrent aux étrangers inexpérimentés des excursions parfois très rudes. Ainsi, une journée dite Safari est très vite devenue prétexte à tester les limites d’une antique jeep sur des pistes ravinées par les pluies et qu’un tank aurait peut-être hésité à emprunter.

Les Thaïlandais ont parfois une notion de la sécurité beaucoup plus relative que la nôtre. Témoin cette sortie en mer en direction du Parc maritime d’An Thong, lequel a servi de décor naturel au film La Plage avec Leonardo di Caprio. Pour se rendre dans cet archipel d’îlots rocheux, il faut utiliser une vedette rapide chargée à bloc de touristes. Par un jour de mer démontée, l’expérience peut se révéler assez pénible.

Quand on commence à sentir le bateau bondir de vague en vague, osciller dangereusement sous les coups de fouet de l’océan, on se demande si on n’aurait pas dû rester sagement à son hôtel ou sur la plage. Ou même chez soi. Les visages de vos voisins se décomposent peu à peu. Chacun s’observe, tente de se rassurer. Certains réclament des sacs pour vomir.

Quand au bout d’une heure on parvient sur le site, on n’est pas vraiment soulagé. On sait qu’il faudra accomplir la même épreuve dans le sens inverse. Un conseil : ne regardez jamais le pilote. Ses coups de volant ont de quoi vous terrifier. Il est bien le seul à s’amuser sur ce bateau.

Retour à la case départ

 
Que restera-t-il cet hiver d’un voyage aussi soigneusement calibré ? Rien d’aventurier certes dans ce périple asiatique et familial. Mais peu importe. Sans pontifier, tout est dans le détail. Et surtout dans le regard que l’on pose sur celui-ci. Il faut s’imbiber de détails. C’est ainsi que l’on se bricole sa propre fiction, qui est notre seconde vie.

Oui, je vais m’efforcer de tout garder au fond des yeux. Un bonze songeur et tatoué qui s’éloigne avec ses cabas. La pétarade d’un tuk tuk au coin d’une rue. Une Singha Beer sur le balcon face à Bangkok. La mélodie d’Hotel California quand défilent les rizières. Une surprenante pluie tropicale de fin d’après-midi. La plage de Chaweng qui grossit dans le hublot. Un fried rice ou un bol de nouilles à une terrasse. Le merveilleux sourire d’une marchande au Night Market. Ou encore les confidences d’un taxi driver dans la nuit d’un grand embouteillage.

Il y a tout ça et tellement plus dans l’Asie que j’aime. Cette Asie de paillotes et de science fiction. De douceur et d’électricité. De moiteur et de bière glacée. Voici pourquoi Je retournerai là-bas. Voici pourquoi je continue à voyager.

Dans la salle d’embarquement de l’aéroport, je reconnais sur le journal du jour notre hôtel de Chieng Maï. Le bâtiment est entouré par les eaux. Tout le nord de la Thaïlande est inondé, les routes coupées, la vie interrompue. A une semaine près, on a presque vécu dangereusement.

Minuit. Vol 931 pour Paris. Grondement des réacteurs et sur l’écran l’avion qui s’élève au-dessus de Bangkok. Grande émotion. La ville est un ciel étoilé de mille millions de rues et de maisons.

Paris. 7 heures du matin. Il pleut, il fait froid et notre TGV a été supprimé. Il paraît qu’un troupeau d’ânes sur les voies a perturbé tout le trafic ferroviaire français.