Soigner son image
Dans son ouvrage intitulé « Enfance », Nathalie Sarraute évoque ses premiers souvenirs scolaires. Un jour, sa maîtresse lui avait donné à composer une rédaction dont le sujet était le suivant: « Vous raconterez votre premier chagrin». L’écolière avait alors imaginé un joli souvenir bien émouvant et qui conviendrait au sujet et à sa destinataire : la mort de son petit chien. Elle avait inventé une fiction comme on invente certains mensonges, pour qu’on lui fiche la paix. Une manière de livrer d’elle-même une image aussi plaisante que lisse et opaque. De cette supercherie, elle se souvenait avoir retiré un sentiment de toute puissance et de liberté.
Nathalie Sarraute est une exception quand on sait à quel point les élèves ont, dans ce cas, des scrupules à trafiquer la réalité. Souvent, ils demandent l’autorisation : Msieu on peut inventer ? Mais il suffit de deux ou trois années de consignes, de contraintes, de séquences pour que les fulgurances intimes et autobiographiques soient aussi maîtrisées que des programmes de lave-vaisselle. Comme si l’on apprenait aux élèves à adapter leur discours à des situations standards. Comme si l’on traçait en quelque sorte des pointillés entre les différentes images que l’on doit livrer de soi. Des images prédécoupées.
J’avais un jour surpris une conversation entre deux enseignantes
qui corrigeaient des copies dans un train. D’après ce que j’avais
compris, un élève avait avoué dans son devoir s’être enivré au
bord d’une rivière. « Incroyable ! Inadmissible ! »
s’indignait l’une des professeures. « Il me raconte ses
saouleries ! » J’aurais volontiers pris la défense du
présumé coupable. Non par goût de la provocation mais parce qu’il
me semblait que l’élève avait répondu à la principale consigne
de l’exercice inspiré des Je me souviens de Georges Pérec.
On lui demandait de se souvenir, non ? Me connaissant, j’en
aurais même rajouté un peu : la rivière apportait au souvenir
une petite note de vérité poétique. Nathalie Sarraute aurait
apprécié.
Quand on est adolescent, on est un puzzle vivant. Qu’on assemble et démonte sans cesse. Sans être certain que ce que l’on offre à voir de soi corresponde à une identité réelle et définitive. Et pour cause. Qui est-on ? L’enfant de ses parents ? L’écolier dans son collège ? L’élève dans sa classe ? Le pote de ses potes ? Le petit copain de sa petite copine ? Le fils des voisins ? Ou un inconnu pour soi même ? Quelle case cocher ? Qu’est-ce que c’est que se donner à voir aux autres ? C’est hélas mentir et dire la vérité cent fois par jour. Jongler entre toutes ces facettes sans savoir si l’une finira par s’imposer aux autres. Sans savoir non plus que l’illusion sociale faussera ce choix et déposera sur notre image une épaisse couche de vernis.
A l’école, la seule fois où l’on a le droit d’être dans la marge, c’est pour y inscrire son nom et son prénom. Trouver son identité dans cet espace indéfini, sans carreau ni carrelages, ce serait pourtant le vrai défi. Une manière d’être chacun autre. Se poser de nouveau cette question : qui est-on ? Avant qu’on ne réponde à votre place. Soigner son image… Pour cela, il faut parfois sortir des classes et s’emparer d’autres forteresses. Un château-fort ! Rejouer son enfance avant de la perdre. Ne pas oublier qu’avant le grand tournoi scolaire nous n’étions qu’un. Avancer à visage découvert. Ou déguisé comme les chevaliers de notre enfance. Avant, il y avait le jeu, maintenant, on nous dit qu’on est trop grand pour ça. On n’ose plus. Et pourtant. Recommençons. Profitons de cet entre-deux. Entre deux âges ou entre deux mondes. Comme les premiers lézards de la saison, faufilons-nous dans les interstices, parmi les herbes sauvages, la mousse et les murailles. C’est là, derrière ces autres remparts qu’il faut installer son bivouac et sa petite image. Rêver qui l’on était. Ou qui l’on serait. Se regarder. Rire ensemble. Vivre au conditionnel présent. Il sera bien assez tôt pour grandir, plus tard. Bien assez tôt pour chercher une rivière et une bouteille.
Jean-François Dupont