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Passé la frontière
Au début, il me semble que je ne voyageais que pour le plaisir d'être à un endroit et d'y savourer en quelque sorte ma présence. J'adhérais à ce rituel, cette fiction qui nous transforme en personnage. Celui des livres ou des films que j'avais adorés. Il suffisait d'ouvrir les yeux. De marcher dans Rome. Dans Rangoon. Dans Amman. Dormir au Pera Palas, à l'Hôtel d'Angleterre, au Baron. Stevenson, Conrad, Larbaud, Brauquier, Tintin, Bob Morane, Lawrence, Delvaille ou Depardon, il me fallait essorer comme un linge le mythe littéraire du voyage. Il arrive aussi que l'on ne parte pas impunément. L'existence se charge des situations. On part parce qu'on aime trop, parce qu'on fuit, parce qu'on se cherche. On pleure sur une plage de Rio. On vide le mini bar d'une chambre de Bangkok. On ne joue plus au voyageur, on le devient, et parfois dans des circonstances pitoyables. Pas besoin de coucher dans un hall de gare ou dans un fossé pour savoir ce que c'est que le vrai voyage. Je n'ai jamais été un aventurier ni un routard. Juste un garçon qui aimait les hôtels, les avions et les ports. Cela ne change rien. On peut être triste partout. Il faut avoir connu cette envie de fuite et, soudain, cette angoisse d'être seul ailleurs. Consternante sensation. On n'est plus que soi-même et ce n'est pas beaucoup. Heureusement qu'il y a aussi un billet retour. Un ticket qu'on tient serré dans la file d'attente. L'avion... La douceur d'une hôtesse. Les Alpes par le hublot. Le claquement du train d'atterrissage. Quelqu'un vous attend dans l'aérogare. Dehors, l'air est frais. On échange des banalités. On retrouve des odeurs d'ici, des gestes. On s'effondre comme un bienheureux dans son vrai lit. Parfois, on ressuscite et l'on repart. Avec une fille de préférence. On la regarde vivre et se déplacer dans le paysage. Prendre sa douche. Fumer une cigarette. Nager dans la Mer Rouge. C'est une mise en scène d'une autre nature. Un nouveau souffle qui vous apaise. Quelque chose s'est produit. On a grandi. On est enfin capable de mieux absorber les détails, la densité du décor. Arrêtons-nous. Regardons. Le courant humain qui nous traverse quand on marche dans Londres ou Istanbul. On n'est plus dans le simulacre, mais dans la vie qui court, étrange et intense. Les années passent. Des enfants naissent, pour lesquels on nourrit déjà d'autres projets de voyages. Souvent les mêmes. On reproduit le même périple comme certains écrivent toujours le même livre. Puisqu'il est vrai que l'on finit par se tracer une géographie aussi intime qu'obsessionnelle. On aimerait l'offrir comme une bibliothèque de rêve. On aimerait raconter tout ça, que cela reste. Ecoutez... Il faut aller fumer un narguilé dans ce petit café qui surplombe les Bains militaires à Beyrouth. Il faut se dépêcher d'aller voir le Mékong à Luang Prabang. Et ce train de nuit entre Pékin et Xian, vous voyez? Je suis sûr que vous voyez, comme disait Duras. Non? ... Il paraît qu'à New York, le CBGB's a fermé ses portes... Le CBGB'S... Et Le Peppermint Lounge? Le Mudd Club? Tous ces noms déjà aussi fanés que les groupes qui s'y produisaient... Juste pour le plaisir de les prononcer. Qui se souvient des Individuals? Le voyage est à la vie ce que l'aventure est au roman. Un accélérateur de situations, un alcool de moments. Il n'y a qu'en voyage que la banalité des gestes prend cette immédiate intensité. Si l'on part, c'est pour se sentir plus proche de l'horizon mais aussi de nous-même. Pas béat, mais sensible. A la vibration de l'air ou à la lumière qui tombe sur la ville. On est là, vraiment là. Ou plus tôt là-bas. Et avant, et après, et pendant, on continue à lire, à voir des films, à écouter de la musique. De quoi rêver d'une vie menée dans cet aller-retour idéal. Ah... prendre tout ce plaisir, celui des lieux, des mots, de la légende et de l'image, le tout conjugué dans l'instant. Il ne faut pas laisser s'évaporer tout ça. Trop triste, l'oubli. Il faut un peu s'acharner. C'est la tentation que j'ai eue, un peu vaine, un peu microscopique : collecter des détails, des songeries, des bouts de voyages. Encore une fois tenter de sauver quelques petites choses qui ne seront plus. Rêver de partir. Partir rêver. Revenir. Lire. Voir. Ecrire. Recommencer. |
Jacques André éditeur - 2009 télécharger le visuel |