Mille fois Marie
Marie Morel.
Avant même que je ne la connaisse, ce prénom et ce nom sonnaient
comme une sorte de musique familière. Où les avais-je entendus ?
Mystère. Il y a des premières fois qui vous échappent. Ensuite, je
me souviens. C’était en Toscane au milieu des collines, dans une
grande maison que nous partagions avec des amis. L’un d’eux
m’avait fait lire un entretien que Marie lui avait accordé. C’est
donc par ses mots que j’ai commencé. Leur précision et leur
dépouillement. Des mots nus comme ceux de l’enfance ou des
premiers âges. Comme des galets qu’on déposerait sur le sable. A
peine quelques mois plus tard, j’ai découvert sa peinture. Par un
jour de pluie, à la Halle St Pierre. Il en va ainsi d’une
rencontre. Elle reste à jamais baignée par les lumières des
premières fois. Terre de Sienne et crachin sur Montmartre. Il
faudrait produire ce mélange, pour voir.
Voir… Comment pouvait-on désigner ces immenses toiles où au premier regard, le monde semblait se fondre dans un tel tissu de bleu et de gris ? Bleu horizon ? Non. Il y avait du vrai ciel dans ce monde-là, beaucoup de ciel. Et il suffisait de s’approcher, la terre aussi était là. Omniprésente, comme autant de vignettes incrustées dans le firmament. La vie palpitait là, douce, rude ou féroce. Il suffisait d’ouvrir une image et une autre et encore une autre, à la manière d’un inépuisable calendrier de l’Avent. Il suffisait de regarder, de s’approcher encore, de se pencher à toutes ces fenêtres.
On aurait dit que des messages y avaient été suspendus. Des mots écrits d’une main fragile et minutieuse. Pas des mots pour rien, pas des mots pour re-dire. Non, des anti-légendes. Imaginez une pensée qui serait à la fois un sentiment, une idée, une sensation. Imaginez une question lancée comme une réponse ou inversement. Une manière d’interroger le monde, de le prendre à témoin et de l’agiter avec amour ou consternation. Epuiser ses peurs, enregistrer ses doutes et ses cris de joie. Des phrases comme des îles. Ou des cerfs-volants. Comme si dans ce story-board universel, tout était toujours première fois.
Un jour, j’ai fait le voyage jusque là-haut, chez Marie. Le trajet semblait ne jamais finir jusqu’à ce qu’un dernier col franchi, j’entrevis enfin ce village où elle vivait depuis déjà longtemps. Sa maison était un ancien presbytère, posé à côté d’une église. J’entrais dans son atelier. Plutôt, je pénétrais dans une espèce de caverne ou de sous-marin magique. Jamais, je crois, je n’avais appréhendé un espace aussi dense. Jamais je ne m’étais mu dans un labyrinthe aussi exigu si ce n’est peut-être dans les tunnels viets, quelque part près de Saigon. Livres, cassettes, objets, images. Pas un centimètre carré de revêtement n’avait échappé à cette extraordinaire invasion. Même l’air semblait traversé par une pluie de filaments et de tissus. Une sorte de végétation céleste. Même l’air semblait matière. Matière à rêver.
Dans ses Mythologies, Roland Barthes oppose le Nautilus au Bateau Ivre. Le salon-musée du Capitaine Nemo au sauvage esquif. Le trop plein au trop vide. L’encyclopédie à l’infini. A Jules Verne, l’inventaire, à Rimbaud, l’invention. Chez Marie, les deux mythes semblent se télescoper en une douce folie. Toutes ces fenêtres, ces figurines, ces petits mots… Oui, Marie emplit son atelier ou ses tableaux, elle circonscrit le monde mais à sa manière, en échange de toute son énergie. Pour cela, il lui faut faire mille choses en même temps. S’éloigner du monde pour mieux sentir le large. Avoir foi dans le détail et se résigner à l’éphémère. Croire à un ordre intime et total, et croire aussi au chaos. Jouer du violoncelle, cueillir des fraises ou collectionner des plumes d’oiseaux.
JF Dupont