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Désuétude


« Si les choses nous emportaient avec elles, si mal foutues qu'on les trouve, on mourrait de poésie. »

L.F. Céline (Mort à crédit)





Qu'est-ce qu'une ville ? Parfois un simple corridor, un lieu de passage que l'on s'empresse de fuir dès la fin de son adolescence. On la quitte pour toujours, ou l'on y revient de temps en temps, avec la légère inconscience de celui qui n'est plus d'ici ni peut-être d'ailleurs. Il arrive également que l'on ne quitte jamais sa ville et qu'elle vieillisse avec vous.


Marguerite Yourcenar prête à l'empereur Hadrien des désirs de liberté et de voyages, désirs aussitôt réprimés par sa vraie nature : « Cette liberté que j'inventais n'existait qu'à distance ; je me serais bien vite recréé tout ce à quoi j'aurais renoncé.  Bien plus, je n'aurais été partout qu'un Romain absent. » J'aime cette dernière formule. Moi aussi, ailleurs, je n'aurais été qu'un Romain absent. Je ne sais si c'est une chance d'être un homme sans rivages et une fatalité d'être enraciné comme je le suis. J'essaierai, je
dis bien : j'essaierai, d'ouvrir à mes enfants une lucarne qui les aide peut-être à mieux savoir choisir, entre les amarres et le vent du large.


Car, être de quelque part, c'est à la fois plus douloureux et plus intense.
Il faut marcher pour s'en apercevoir. Rien ou presque ne vous appartient mais vous êtes fait de cette ville. Ses murs sont devenus votre corps et votre miroir. Sans cesse, vous avancez dans vos pas et vos souvenirs forment une boucle toujours plus courte qui se resserre autour de votre enfance.


Inutile de résister. Le temps vous rattrape dans la rue. On ne voit pas se graver les rides sur les visages de ses proches mais l'on est aussitôt troublé par la disparition d'une fontaine, d'un magasin ou d'un marronnier. Votre regard ne veut pas s'y faire. Vraiment. Un jour, un cinéma ferme. Un autre jour, c'est un garage. Des bouts de ville partent ainsi en lambeaux et bientôt vous serez le seul à vous en souvenir. Des lieux d'autrefois
deviendront comme des phares vides qui ne brilleront que pour vos yeux flous.


Il faut pourtant rester aux aguets. Il faut marcher, marcher encore, parfois
jusqu'à l'étourdissement. Cela en vaut la peine. C'est comme si à chaque pas
vous souleviez les poussières du passé pour entrevoir la ville d'en dessous.
La ville d'avant. Bientôt le bitume luit d'un autre revêtement et les façades d'une nouvelle lumière. Empruntez cette rue, puis celle-ci.
Continuez encore dans cette direction. Sur la gare, l'horloge vient de s'arrêter.


Alors, quand on habite une petite cité comme Ambérieu, de drôles de questions vous surprennent pendant ces promenades. Comme celles-ci : quel
genre de jeunes gens fréquentaient cette boite de nuit qui s'appelait le Melody's Club? A quel magasin correspondait ces rideaux baissés du numéro 44 de l'avenue Général Sarrail? Quels films projetait-on au cinéma Rex ? Ou dans le local de l'Amicale Laïque? Depuis combien de temps le bar Le Savoy est-il fermé? Quel est donc ce curieux chalet niché dans la Rue Jules Ferry ? Qui se rend encore au Café de l'Aviation ? Qui tenait cette boutique dont l'enseigne bleue Frivolités fait encore rêver ? Qui se souvient encore du Grill Avia, l'avion-restaurant dont la carcasse est aujourd'hui couverte de tags et encerclée d'épaves de voitures ?


Qui se souviendra pour nous de toutes ces petites choses ? Un coup de bulldozer plus tard, à peine quelques minutes, et, justement, on ne se souviendra plus de rien. Tous ces lieux, quotidiens et fragiles, méritent de
persister, ne serait-ce qu'ensurimpression au fond de nos regards. Ils sont
nos monuments historiques de la banalité.

J-F Dupont