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Le temps fragile


 Les clichés de Jean-François Dupont sont extraits de son exposition « Patrick Modiano ou le temps fragile » qui fut présentée au Château des Allymes au printemps 2002.

        Variations autour de l’incertain et du voyage, échos d’Ambérieu ou de ses doubles, d’Orient ou d’ailleurs, ces rêveries photographiques trouvent désormais leur prolongement romanesque dans le livre de J-FD : « J’ai empaillé mes amis ».  

 

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        Je n'avais quitté ma ville que pour de lointains voyages, je n'étais parti que pour mieux revenir et je n'avais aimé que les pays désuets et détruits où le présent ressemblait à mon passé. J'y avais pris des photos et je n'avais été ému que par les plus furtives ou les plus floues : une voiture qui file en trombe devant un immeuble de Beyrouth ou un palmier qui ploie sous la mousson de Sihanoukville. A Ambérieu ou dans ses marges, il m'était également arrivé de fixer un de ces instants évanouis. Des fourrés sous l'orage, une loupiote et le coin d'une rue. Ainsi, je n'avais, au hasard de ces voyages dans le temps, collecté que des photos-buées, traces involontaires de ce qui n'était déjà plus. De ces images sourdait pourtant une émotion que je n'expliquais pas et que j'avais parfois de la peine à communiquer à mes amis. J'en garnissais mon bureau et les rayons de mes bibliothèques. A force de les caresser du regard, je trouvai que ces clichés sans qualités tremblaient de sens. Ils avaient à la fois l'inconsistance du photogramme et la densité du vécu. Je finis par mieux les comprendre et peut-être à les accepter lorsque je les visualisais comme des polaroids un peu "modianesques".

        Nous roulions encore dans des automobiles un peu magiques... Elles nous transportaient les nuits de fête dans une ville si vide qu'elle nous appartenait presque. Ce furent, comme dit Pavese, nos nuits modernes, vieilles comme le monde. Nous étions des insectes agités qui brûlaient leurs ailes dans les étés d'Ambérieu. Qui m'a vu remonter une nuit l'avenue Painlevé en mobylette, en pyjama, un fez vissé sur le crâne ?

        Nos parents en vacances, nous investissions leurs demeures et leurs jardins. Autour d'un narguilé, nous rêvions aux jeunes filles et aux voyages. Nous parlions de Tintin, de Thomas Mann, de Kim Philby ou du Colonel Lawrence. Nous aimions des films que l'on ne revoit plus, tel ce météore de Jean Rouch qui s'appelle La pyramide humaine. Nous nous endormions dans la pâleur des petits matins, comme des personnages secondaires qui attendent en vain le rôle de leur vie.

        Là-bas, loin d'ici, j'ai retrouvé les miettes de mon enfance ambarroise. J'avais mis longtemps à comprendre mon attrait pour ces pays pétrifiés par le totalitarisme et la misère. C'était pourtant clair : mes madeleines sentent la mousson et le goulash. A Saïgon, les 203 et les Dauphines circulent encore entre le Rex et l'hôtel Caravelle. Sur les hauteurs de Beyrouth ou dans les faubourgs d'Hanoï, j'ai retrouvé le chemin de mon école, le décor rassurant de ces villas d'autrefois, avec le ronronnement naïf des voitures d’alors. A Binz (DDR), j'ai parlé de Michel Vaillant avec un sous-officier congolais. A Dresde ou à Minsk, j'ai respiré de vieilles odeurs connues, de poussière, de pétrole et de charbon. Et même, au-delà de ces détails singuliers, c'est la densité même de ces années d'avant que j'ai frôlée dans certains de ces pays. Soudain, comme une espèce de courant d'air familier.

        Tous les matins, en allant chercher mon journal, je fixe la micheline locale, encore amarrée à son quai, sur fond de brume. Derrière, la gare et les collines bleues qui s'étagent vers la vallée de St Rambert. Toujours, depuis vingt ans, j'ai le même réflexe en automne, celui de retrouver au fond de mon regard les hauts plateaux du Nord de la Thaïlande. Même brume, même fond bleu, même lumière de mousson. La rivière d'Ain  affluent du Mékong ? Petit songe d’Albarine en rivière Kwaï ? Non, je sais, Ambérieu n'est pas un comptoir exotique ni une belle ville au sens où l’on voudrait l’entendre, mais c'est ma ville, la mienne. J'y suis né et je le proclame souvent à mes amis dont les sourires narquois et patients finissent par me peiner : c’est ici qu’impunément j’ai caressé, ressassé et trafiqué mes rêves d'enfance, de fuites et d'aventures. C’est ma petite république bananière.

 

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"Je crois que l'on entend encore dans les entrées d'immeubles l'écho des pas de ceux qui avaient l'habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l'on capte si l'on est attentif."

Rue des Boutiques Obscures

 

 

 

"Peu à peu, cet homme se fondait dans le mur. Ou bien la pluie, à force de tomber sur lui, l'effaçait comme l'eau dilue une peinture qui n'a pas eu le temps de se fixer. J'avais beau appuyer mon front contre la vitre et scruter le mur gris sombre, il n'y avait plus trace de lui."

Fleurs de ruine

 

 

 

"Je rentrais dans ma petite chambre du square de Graisivaudan. Je m'accoudais à la fenêtre. Pourquoi Marignan voulait-il partir en Chine ? Dans l'espoir d'y retrouver sa jeunesse, me disais-je. Et moi ? C'était l'autre bout du monde. Je me persuadais que là se trouvaient mes racines, mon foyer, mon terroir, toutes ces choses qui me manquaient."

Livret de famille

 

 

 

"Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J'étais sûr, par exemple, d'avoir vécu dans le Paris de l'Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu'aucun livre d'histoire ne mentionne."

Livret de famille

 

 

 

"Il avait décidé, sans doute, de couper les dernières amarres, et devait se cacher dans un atoll. Je finirais bien par le trouver. Et puis il me fallait tenter une dernière démarche : me rendre à mon ancienne adresse à Rome, Rue des Boutiques Obscures..."

Rue des Boutiques Obscures

 

 

 

"Le bleu de son blazer, sous le soleil, m'éblouissait, je ne voyais plus que ce bleu scintillant, et j'ai pensé qu'en définitive, au bout d'un certain temps et à partir d'une certaine distance, il ne reste plus - hélas - que des taches de couleur."

Vestiaire de l'enfance

 

 

 

"Oui, passer de temps en temps une nuit dans un autre quartier pour rêver à celui qu'on a quitté. À l'hôtel Fieve, par exemple, je m'allongeai sur le lit de ma chambre, comme maintenant, et je croirai entendre, de loin, les barrissements des éléphants du zoo. Dans tous ces endroits, personne ne pourra jamais me retrouver."

Voyage de noces

 

 

 

"Il avait eu trente-huit ans au mois de juin, mais il ne pouvait encore tout à fait se résoudre à ce que le monde ne fût pas une éternelle surprise-partie."

De si braves garçons

 

 

 

"La nuit, quand je rentrais seule et que j'arrivais au coin de cette rue Coustou, j'avais brusquement l'impression de quitter le présent et de glisser dans une zone où le temps s'était arrêté. Et je craignais de ne plus franchir la frontière en sens inverse pour me retrouver place Blanche, là où la vie continuait. Je me disais que je resterais toujours prisonnière de cette petite rue et de cette chambre comme la Belle au bois dormant."

La Petite Bijou

 

 

 

"J'ai l'impression d'être tout seul à faire le lien entre la Paris de ce temps-là et celui d'aujourd'hui, le seul à me souvenir de tous ces détails. Par moments, le lien s'amenuise et risque de se rompre, d'autres soirs la ville d'hier m'apparaît en reflets furtifs derrière celle d'aujourd'hui."

Dora Bruder

 

 

 

"Autrefois se succédaient, tout le long, des cafés, des cinémas, des garages dont on distingue encore les enseignes. L'une d'entre elles est allumée comme une veilleuse, pour rien."

Du plus loin de l'oubli

 

 

 

"Je me demande par quelle mystérieuse alchimie se forme un "petit groupe" : tantôt il se disloque très vite, tantôt il reste homogène pendant plusieurs années, et souvent à cause du caractère disparate de ses membres on pense aux rafles de police qui rassemblent de minuit à l'aube des individus qui ne se seraient jamais rencontrés sans cela."

Memory Lane 

 

 

 

"J'ai ouvert le tiroir de la table de nuit. Des lunettes de soleil. Les miennes. Je les avais oubliées à mon départ d'ici. J'ai essuyé leurs verres que recouvrait une pellicule de poussière, je les ai mises et j'ai marché vers la glace accrochée au mur. Je voulais me voir avec ces lunettes de soleil, voir ma tête d'il y a vingt-ans."

Quartier perdu

 

 

 

"Il arrive aussi qu'un soir, à cause du regard attentif de quelqu'un, on éprouve le besoin de lui transmettre, non pas son expérience, mais tout simplement quelques-uns de ces détails disparates, reliés par un fil invisible qui menace de se rompre et que l'on appelle le cours d'une vie."

Voyage de noces

 

 

 

"Et c'était pourtant la seule chose qui manquait à mon bonheur : le récit d'une enfance et d'une adolescence passées dans une ville de province. Comment lui expliquer qu'à mes yeux d'apatride, Hollywood, les princes russes et l'Égypte de Farouk semblaient bien ternes et bien fanés auprès de cet être exotique et presque inaccessible : une petite Française ?"

Villa Triste

 

 

 

"J'avais pris ma fille dans mes bras et elle dormait, la tête renversée sur mon épaule. Rien ne troublait son sommeil. Elle n'avait pas encore de mémoire."

Livret de famille