Actualités / Expositions - Romans - Carnets / Liens - Contact

 

Patrick Modiano ou le temps fragile

             En guise d'introduction 

             de Aphasie à Kléber 83-85
             de Lucioles et cafards à vent dans la nuit...

             Le temps fragile

 

 

Lucioles et cafards

 

"Entre 17 et 21 ans, on était comme dans un gigantesque centre surveillé. (...) il régnait une ambiance bizarre qui nous donnait toujours l'impression d'être des clandestins.  (...) C'est aussi pour cette raison que dans mes romans des jeunes gens arrivent à côtoyer des personnes plus âgées. Pour obtenir des choses, entrer dans certains endroits, il arrivait que l'on passe par leur entremise. Même dans un domaine strictement sentimental, certaines filles avaient tendance à aller voir de ce côté-là... Mais naturellement on tombait parfois sur des gens un peu troubles." [1]

On croit aux aînés. On cherche leur protection, on se laisse aspirer dans le sillage de leur apparence. Qu'ont-ils fait, eux, de leur jeunesse ? On ne sait déjà plus. Il est vrai que "cela se perd dans la nuit des temps"[2]. Tous ont fini par vieillir, parfois plus ou moins bien. C'est parfois leur drame, tant "il doit être très difficile, passé un certain âge, de ressembler à Tintin."[3] Ils font désormais partie de ceux qui ont "commencé à survivre". Certains se sont accrochés à leur adolescence et sont devenus la caricature de ce qu'ils étaient : " A quoi rêvait ce soir Mickey du Pam-Pam? Et pourquoi certaines personnes restent-elles, jusque dans leur vieillesse, prisonnières d'une époque, d'une seule année de leur vie, et deviennent-elles peu à peu la caricature décrépite de ce qu'elles furent à leur zénith ?"[4] Ces survivants vivent momifiés dans la tragédie du regret. Ils ne peuvent que s'accrocher à leurs souvenirs, se persuader encore qu'ils n'ont pas trop vieilli, à l'image des Peter Pan, ce groupe de musiciens qui, vingt ans après leurs débuts, tentent encore de croire à leur jeunesse : “ Nous tenons encore rudement bien le coup, non ? ”[5]

D'autres subsistent encore quelque temps sur leur élan. Il y a ceux qu'on appelle les vieux beaux comme Daniel Hendrickx avec sa "tête léonine" et ses "airs de satyre" ou Fossorié dont la "chevelure bleu-gris ressemblait à un casque ouvragé"[6]. Anciens sportifs ou acteurs d'une époque déjà lointaine, ils s'accrochent à leur petite notoriété pour épater leur entourage de plus en plus restreint et profiter de leurs dernières chances de séduction. Certains, trop lucides, tels le docteur Meinthe[7] ou Georges Bellune[8], préfèrent écourter le naufrage et n'en réchappent pas. D'autres affichent encore l'illusion de la réussite et de l'avenir. Ils font des "affaires" ou travaillent dans les "spectacles". Mais on ne les fréquente pas impunément: il y a danger. Trafics d'influences, marché noir, escroqueries en tous genres... Avec les années noires en filigrane. Ces clones du Père naviguent en eaux troubles et, un jour, eux aussi vont préférer disparaître. En attendant, ils paradent et continuent à brûler leur vie.

Il arrive également que certaines figures, plus secondaires, "hantent" curieusement les histoires; on dirait qu'ils fonctionnent comme des parasites angoissants et surtout irrésistiblement comiques. Ainsi le "majordome à tête de jockey et chaussons escarpins" qui glisse dans l'appartement de Quartier perdu, l'écrivain culturiste de Vestiaire de l'enfance, celui que le narrateur surnomme "l'insecte", ou bien Rachman qui se frictionne au Synthol toute la journée[9]. Ces figures récurrentes gangrènent la réalité et finissent par enrayer le récit jusqu'à l'absurde ou à l'hystérie. Et il est là, l'humour modianesque, derrière ces figures de fantoches lamentables. Combien de lads, de jockeys ou d'invraisemblables silhouettes hallucinatoires et obsédantes. Citons seulement le "Mime Gil" dans Chien de printemps, mari jaloux qui file son rival en sifflotant Il était un petit navire, ou pire, voire encore plus drôle et inquiétant, Séverin dans Poupée blonde: "Regardez... Un vieux lycéen d'une quarantaine d'années en blouse grise et en charentaises (...) Il porte des culottes courtes (...) Il sort de sa poche un lance-pierre... Il a dû nous voir derrière la fenêtre... Il nous prend pour cible..." La surveillance n'a peut-être jamais cessé et il y a toujours un de ces figurants malsains qui veille, comme pour rappeler qu' "un jour ou l'autre, il faudra rendre des comptes"[10].

Il faut pourtant continuer à vivre et parfois à errer. Chercher une lueur dans le brouillard ou la nuit : "Là-bas, sur le trottoir de gauche, l'enseigne lumineuse d'une pharmacie. Je ne la quittais pas des yeux, de peur de me retrouver dans l'obscurité. Tant qu'elle brillait de sa lumière verte, je pouvais encore me guider."[11] A une journaliste qui lui faisait observer que Thérèse, l'héroïne de la Petite Bijou, ne parvient à se raccrocher au monde que par "les rencontres de hasard et que les seules personnes qui lui tendent la main sont des inconnus", P. Modiano confirmait : "(...) Il me semble me souvenir d'une phrase. A la fin d'Un Tramway nommé Désir, l'héroïne dit : "Qui que vous soyez, j'ai toujours recours à la gentillesse des inconnus."[12] Si Thérèse parvient à surnager et peut-être à renaître, c'est grâce à deux rencontres : celle de Moreau-Badmaev, le traducteur, qui cherche à la comprendre et à la conseiller ("Il faut trouver un point fixe pour que la vie cesse d'être ce flottement perpétuel") et surtout à une pharmacienne dont la présence, simplement physique, finit par la rassurer, ne serait-ce que provisoirement ( "Je n'avais jamais rencontré chez quelqu'un autant de douceur et de fermeté (...) Quelqu'un me protégeait. Je n'avais plus honte ni peur de rien."). D'autres figures éclairent ainsi l'œuvre, comme des sentinelles douces et lumineuses. Ainsi Hutte, dans Rue des Boutiques Obscures, ("Sans lui, sans son aide, je me demande ce que je serais devenu, voilà dix ans quand j'avais brusquement été frappé d'amnésie et que je tâtonnais dans le brouillard. "), le photographe Francis Jansen dans Chien de printemps, (" Il m'avait dit : " Ne vous inquiétez pas, mon petit... Moi aussi il m'est souvent arrivé de tomber dans des trous noirs."), ou encore le couple Rigaud de Voyage de noces ("Quand je vous ai vu ce matin au bord de la route, je me suis demandé si vous aviez des parents."). On pourrait en citer d'autres, plus discrets, plus furtifs, qui jouent les parents, les grands frères ou les grandes sœurs de substitution. La complicité, la protection, l'amitié ne durent hélas que l'espace d'une rencontre. Quelque chose s'est produit - un signe, une confidence, un espoir - mais on ne s'en aperçoit qu'à peine, ou peut-être longtemps après :  "Il arrive qu' un soir, à cause du regard attentif de quelqu'un, on éprouve le besoin de lui transmettre, non pas son expérience, mais tout simplement quelques-uns de ces détails disparates, reliés par un fil invisible qui menace de se rompre et que l'on appelle le cours d'une vie."[13] Déjà, le temps passe et les gens disparaissent sans laisser de traces : "Un jour, les aînés ne sont plus là. Et il faut bien se résoudre à vivre avec ses contemporains. "[14] Et, cette fois, définitivement seul.

 

Ma mère...

 

La mère se veut actrice. A cause de la guerre, elle quitte la Belgique, où elle a entamé une minuscule carrière et rencontre, à Paris, le père de Patrick Modiano : "Sans cette époque, sans les rencontres hasardeuses et contradictoires qu'elle provoquait, je ne serais jamais né."[15] Les traces de ces premières fois sont hélas trop vite effacées : "Tous ceux qui étaient là, avec eux, et qui auraient témoigné de leur première rencontre et de cette soirée, ont disparu."[16] Il faut déjà imaginer, trouver les mots pour cette histoire d'amour qui ne durera pas :" Ma mère et mon père parlaient ensemble. "Ils dînaient tous les deux, dans la salle à manger du quatrième. Ensuite, ils passaient au salon (...) Ils écoutaient la radio, sans doute et ma mère tapait à la machine (...) Mon père lisait (...) Ils parlaient, ils faisaient des projets. Ils avaient souvent des fous rires." [17]

Cette jeune fille "qui ressemble à Vivien Leigh"[18] tente de persister dans l'industrie du cinéma. Durant l'Occupation, elle vivote de sous-titres ou de doublages en néerlandais. Par la suite, elle apparaît dans quelques rôles de second plan, également au théâtre, mais sans jamais parvenir à s'imposer : "Quelle pièce jouait ma mère au Fontaine ? Un vaudeville écrit par un soyeux lyonnais et sa maîtresse (...) Ce dimanche, les fauteuils étaient vides, comme d'habitude..."[19]

La vie semble même difficile pour cette mère qui n'arrive pas à joindre les deux bouts: " Soyons franc jusqu'au bout : ma mère et moi, en 1963, nous avions vendu à un Polonais (...) les quatre costumes (...), les chemises et les trois paires de chaussures Weston avec embauchoirs de bois clair qu'avait laissés un ami de mon père (...)

Nous n'avions pas un sou cet après-midi-là. Tout juste la menue monnaie que m'avait remise l'épicier de la rue Dauphine, contre des bouteilles en consigne."[20]

Le fils est placé, à droite, à gauche, chez des amis ou dans des pensionnats, tandis que la mère part pour d'improbables tournées de spectacles. C'est un fantôme, encore plus transparent que les autres, qui se signale, parfois, par une carte postale, de Tunis ou de La Chaux-de-Fonds [21]... C'est une ombre fragile qui se raccroche épisodiquement à son enfant à qui elle fait partager ses incohérences. Bientôt le fils doit même - toujours pour survivre - affronter l'indifférence du père : " Mes parents étaient séparés, mais habitaient le même immeuble (...) Une querelle de palier s'est déclenchée ce jour-là entre mes parents, concernant la très modeste pension que mon père avait été contraint de verser pour mon entretien par une décision de justice (...) Ma mère a voulu que je sonne à sa porte et que je lui réclame cet argent qu'il n'avait pas versé. Nous n'en avions malheureusement pas d'autre pour vivre."[22]

Au bout du compte, le personnage reste flou, jamais très défini psychologiquement ou même physiquement. Peu évoqué finalement, surtout jamais égratigné, elle demeure une figure un peu absente, un peu fantasque à qui un fils n'ose rien reprocher de trop définitif.

Seule, la figure maternelle de Suzanne Cardères, qui hante sa fille Thérèse, la Petite Bijou, apparaît étrangement négative. On prête à cette mère une ligne de vie fantomatique et brisée qui, par échos, rappelle d'autres traits : le monde du spectacle et du cinéma dans lequel baigne la petite fille et sa mère, les hauts et les bas d'une carrière approximative, les appartements trop luxueux ou trop vides, les cartes postales du Maroc, les angoisses d'une enfant que l'on abandonne de plus en plus et que l'on finit par oublier...

La narratrice, qui entrevoit par hasard dans le métro celle qu'elle pense être sa mère et qu'elle n'a pas revue depuis de longues années, se met à la suivre jusqu'à l'immeuble minable dans lequel elle vit désormais, criblée de dettes. Le passé ressurgit, par bribes douloureuses, n'épargnant pas ce personnage égoïste et lunatique que ses voisins surnomment désormais Trompe-la-mort. Mais il n'y aura pas de rencontre. "A quoi bon ?" soupire Modiano, qui avait pourtant écrit la scène mais l'a supprimée dans la version définitive. A quoi bon régler ses comptes avec ce "manteau jaune", cette étrangère qui disparaît déjà dans un autre métro ?

 

Mon père...

 

Dans les romans de Modiano, les jeunes gens en mal de repères et d'affection rencontrent souvent des gens plus âgés qui, selon les circonstances, se comportent plus ou moins comme des figures parentales, surtout paternelles. L'auteur lui-même a semble-t-il passé une partie de sa jeunesse sous l'influence ou la bienveillance d'aînés, parfois d'ailleurs prestigieux, comme Queneau par exemple. Mais celui que l'on nomme père et qui hante l'œuvre de bout en bout apparaît trop présent pour être fictif. Son image s'est quelque peu nuancée au fil des récits sans pourtant se modifier profondément.

Quelle vision faudrait-il garder de ce père ? Un escroc? un grand fantasque? Un type un peu sournois? Un copain ? Un père indigne?

Après guerre, c'est-à-dire à partir du moment où le fils-narrateur peut vivre partiellement les journées incertaines de son père, on découvre un homme étrange, à la fois désœuvré et très occupé par des activités troubles : conversations à voix basse, échange d'enveloppes, de mallettes, interminables coups de téléphone, fréquentations très bizarres, voyages mystérieux, projets multiples et impossibles...

Le père joue de son image rassurante pour séduire les banquiers ou les investisseurs potentiels :

"Il parlait avec un léger accent parisien (...) et il employait, de temps en temps, des mots d'argot. Mais il pouvait inspirer confiance à des bailleurs de fonds, car son allure était celle d'un homme aimable et réservé, de haute taille, et qui s'habillait de costumes très stricts."[23]

Mais les milieux d'affaires dans lesquels il évolue semblent composés d'individus au passé et au présent peu reluisants :

"Il m'évoquait, peu à peu, ces dizaines d'individus qu'allait retrouver mon père dans des halls d'hôtels ou des cafés (...) Chez le plus élégant d'entre eux, celui qui de prime abord semblait le plus respectable, finissait toujours par percer un marchand forain aux abois."[24]

Des individus avec qui l'on passe des marchés - réels ou fictifs -, dont il faut toujours se méfier et qu'il ne faut pas hésiter à manipuler ou à tromper :

"J'avais assisté à plusieurs de leur rendez-vous dans le hall du Claridge. Ils échangeaient des dossiers ou des documents photocopiés qu'ils paraphaient, au terme de longues discussions. (...) La dernière fois, il m'avait donné une tape sur l'épaule en prononçant cette phrase mystérieuse :

- A partir de maintenant, Reynolde va l'avoir "in the baba".[25]

Vivre d'expédients... Si l'expression est devenue un peu désuète, elle colle parfaitement au personnage qui, fort de son expérience en eaux troubles durant l'Occupation, s'est débarrassé de tous scrupules :

"Ainsi l'appartement qu'habitaient Jacques de Bavière et sa prétendue belle-mère n'était en réalité qu'un club de bridge. J'ai pensé à mon père. Lui aussi aurait volontiers recouru à un tel procédé..."[26]

Parfois ce père, momentanément oisif, s'occupe un peu de son fils et tente de le distraire :

"Nous dînions à la maison. Ensuite, nous allions voir un vieux film ou manger un sorbet, les nuits d'été, à la terrasse du Ruc-Univers. Quelquefois nous restions tous les deux dans son bureau, à écouter des disques ou à jouer aux échecs, et il se grattait de l'index le haut du crâne."[27]

Mais entre ce père qui s'agite et parle trop et ce fils silencieux et observateur, le courant ne passe jamais. Même les jeux semblent absurdes, à l'image de celui-ci :

 "Nous restions silencieux, mon père et moi. De temps en temps, pour rompre le silence, il disait :

- On va se peser ? (...)

Nous montions sur cette balance, l'un après l'autre (...) nous revenions nous asseoir à la terrasse du Café de la Paix. De nouveau, le silence entre nous, jusqu'à l'instant où mon père laissait tomber, de sa voix distraite:

- On va se peser ?"[28]

Conscient de cette absence de complicité et du manque affectif dont souffre son fils, le père vient parfois lui rendre visite dans les pensionnats, où il est "consigné" pendant la période scolaire, lui prodigue des conseils qu'il n'a jamais pu appliquer à lui-même et tente même de tracer son avenir :

" S'il attachait tant d'importance aux études, c'est que lui n'en avait pas faites et qu'il était un peu comme ces gangsters qui veulent que leurs filles soient élevées au pensionnat par les frangines".[29]

Mais, avec l'adolescence, l'incompréhension se fait de plus en plus douloureuse. La vie du père échappe, sans doute, peu à peu, à toute forme de cohérence et le fils assiste, par bribes, à cette dérive. Un des narrateurs évoque une photo où il est à Rome, en compagnie de son père et d'une Italienne "plus jeune que lui de 20 ans" dans une boite de nuit proche de la Via Veneto. Il se perçoit comme " un adolescent au smoking de location trop ample et au regard vague comme tous les enfants qui se trouvent en mauvaise compagnie car ils n'ont pas leur mot à dire et ( qu') ils ne peuvent encore vivre leur vie."[30]

La plus grande des incompréhensions se condense peut-être dans le fameux épisode du "panier à salades". A la suite d'une altercation familiale un peu dérisoire, le père se retrouve avec son fils dans un fourgon de police :

 "J'étais étonné que mon père, qui avait vécu pendant l'Occupation ce qu'il avait vécu, n'eût pas manifesté la moindre réticence à me laisser emmener dans un panier à salade."[31]

Car, pour l'adolescent, son père, arrêté à deux reprises durant la guerre, ne peut oublier les heures sombres qu'il a passées aux mains des policiers et surtout le destin tragique auquel il a échappé. Interpellé une première fois, il profite d'une panne de courant pour disparaître.[32] Une deuxième fois, il est arrêté, conduit dans une annexe de Drancy et libéré très vite grâce à l'intervention d'un "ami", lequel sera d'ailleurs fusillé à la Libération[33]. Le jeune homme sait, déjà plus ou moins confusément, tout cela. Il est lui-même hanté par cette période noire qu'il voudrait exorciser ou vomir : "Moi je voulais dans mon premier livre répondre à tous ces gens dont les insultes m'avaient blessé à cause de mon père"[34]. Pourtant, il y a comme une amnésie que le fils perçoit sans doute comme la plus absurde des injustices : "J'ai bien senti que mon père n'aurait pas levé le petit doigt si ce commissaire avait exécuté sa menace et m'avait envoyé au Dépôt."[35]

Les rapports ne cessent de se dégrader, surtout lorsque ce père, à l'existence et au passé si approximatifs, décide que son fils doit faire son service militaire et même devancer l'appel. "Il me déroba mes papiers militaires pour tenter de me faire incorporer de force à la caserne de Reuilly."

 Après cette épisode, les versions sont un peu différentes selon les livres. "Jamais revu" dans Dora Bruder. D'autres romans laissent supposer des contacts jusqu'à ce que ce père finisse par quitter la France : "Mon père était parti en Suisse pour y finir sa vie".[36] L'épisode du départ est même retracé et l'on assiste à ce qui pourrait ressembler à des adieux : " Mon père m'avait paru brusquement vieilli et las, comme quelqu'un qui, depuis trop longtemps, joue au "chat et à la souris" et qui est sur le point de se rendre."

Désormais, le sentiment général relève plus d'une forme de pitié attendrie. Finie la rage des Boulevards de ceinture (" Me reconnaissez-vous ? (...) A quoi bon vous secouer par les épaules, vous poser des questions ? Vous êtes une motte de beurre...), éteinte, l'espèce de haine méprisante ("Et maintenant que nous sommes assis l'un face à l'autre comme deux chiens de faïence et que je peux à loisir considérer votre grosse tête levantine...") qui traversait ce roman avec notamment un long monologue qui semblait s'adresser à un père qui ne l'avait jamais écouté. La recherche et le meurtre du père se diluent dans la dérision et le pathétique.

Les années ont passé, nombreuses, et le père est mort, physiquement. Persistent maintenant des images définitivement lointaines qui transforment ce personnage trop encombrant en inconnu. Le voici qui disparaît pour la Suisse, "vieux pardessus bleu marine dans la foule des voyageurs de la gare de Lyon[37] ou, encore pire, dans Ephéméride, dépeint comme "un homme de haute taille sans tête."

 

Nationale 201

 

" Mon âme de métèque réclamait de beaux dépaysements. Il me sembla que la province française me les dispenserait mieux que le Mexique ou les îles de la Sonde. Je reniais mon passé cosmopolite. J'avais hâte de connaître le terroir, les lampes à pétrole, la chanson des bocages et des forêts." [38] Dans leur volonté de se fixer et de stabiliser leur existence et leur univers, les personnages de Modiano, ces êtres aux passés décomposés et aux origines floues doivent s'imposer de vraies images empreintes de normalité, de réussite sociale et d'identité nationale. C'est pour cette raison que l'on retrouve dans l'œuvre cet attrait et cette fascination pour ce qu'on nommera la province idéale, forme d'exotisme inversé. La province devient alors le lieu de la sécurité et du bien-être. Elle repose des lieux provisoires et cosmopolites. L'exotisme, cela devient un magasin de motocyclettes, " une chambre, Nationale 201, dont les vitres trembleraient au passage des poids lourds" ou une petite ville comme Bayonne ou Annecy.

Dès le premier roman, La place de l'étoile, le narrateur, image enflée du métèque et du juif errant, se complaisait à rêver à la province et à la vraie France. Son existence hallucinée le conduira même jusqu'à y séjourner provisoirement afin de s'inventer un véritable pedigree d'écrivain français : " De quelle adolescence pouvais-je parler, moi, Raphaël Schlemilovitch, sinon de l'adolescence d'un misérable petit juif apatride ? Je ne serai ni Gérard de Nerval, ni François Mauriac, ni même Marcel Proust. Pas de Valois pour réchauffer mon âme, ni de Guyenne, ni de Combray. Aucune tante Léonie. Condamné au Fouquet's, au Relais Plaza, à l'Elysée Park où je bois d'horribles liqueurs anglo-saxonnes." Et lorsque ce même personnage évoque une adolescence idéale, il resitue ses études secondaires à Libourne ou à Bordeaux et cite Mauriac comme chantre de la province. Clin d'œil aussi à Jules Romains lorsque le narrateur, ses études secondaires achevées, s'identifie à Jallez et Jerphanion, les petits provinciaux qui "montent à Paris". "Désormais le béret et la blouse gris mâchefer de la khâgne me protégeront contre moi-même. Je renonce aux Craven et aux Khédive. Je fumerai du tabac gris."

 

Il y a dans Villa triste une évocation peut-être plus précise de cette province rêvée. Victor Chmara, le narrateur, ne cesse de s'interroger sur le passé de sa maîtresse Yvonne. Au fil des années, il semble que cette dernière se soit forgée une image qui ne lui corresponde pas, celle d'une jeune femme désabusée qui fréquente les palaces et les casinos et aspire à une carrière d'actrice. Pour Chmara, il n'y a rien de troublant dans ce paraître. Ce qui l'intrigue vraiment, ce sont ses origines : reconstituer le passé d'Yvonne, l'enfance et l'adolescence de celle qui fut une vraie petite Française. " Et c'était pourtant la seule chose qui manquait à mon bonheur : le récit d'une enfance et d'une adolescence passées dans une ville de province. Comment lui expliquer qu'à mes yeux d'apatride, Hollywood, les princes russes et l'Egypte de Farouk semblaient bien ternes et bien fanés auprès de cet être exotique et presque inaccessible : une petite Française?"

C'est durant le trajet qui les mène tous deux chez l'oncle d'Yvonne que le narrateur semble soudain plonger dans cette province tant désirée. A mesure que l'on s'éloigne des quartiers chics, on pénètre dans des zones bien plus rassurantes : " Nous laissions derrière nous tout ce qui fait le charme factice d'une station thermale, tout ce pauvre décor d'opérette où finit par s'endormir de tristesse un très vieux pacha égyptien en exil. Les magasins d'alimentation et de motocyclettes remplaçaient les boutiques de luxe." Cet itinéraire est jalonné de ce qui appartient ou appartenait à un quotidien et à une banalité typiquement française. On redécouvre des avenues bordées de platanes, des magasins d'électroménager, des " affiches annonçant la fête paroissiale et la venue du cirque Pinder..." Victor Chmara remonte ainsi jusqu'au cœur d'une enfance provinciale : "Elle avait certainement suivi le même chemin, au retour de l'école ou d'une surprise-partie en ville."

Pour le narrateur qui n'a connu qu'une suite discontinue d'appartements ou d'hôtels fantômes et dont les parents ont disparu, retrouver l'ancienne chambre d'Yvonne - " Une chambre dont la fenêtre donnait sur la nationale " - constitue comme l'ultime étape vers le bonheur français. Chmara découvre au fond d'un placard ce qui pourrait être comme un condensé définitif de cette province idéale, son ancien cartable d'écolière : " J'ai ouvert le cartable, glissé une main à l'intérieur et ramené un vieux crayon à moitié taillé qui se terminait par une gomme grisâtre. L'intérieur du cartable dégageait une odeur écœurante de cuir et aussi de cire..."   

 

Dans Livret de famille, le personnage principal nous raconte la longue quête de son oncle Alex à la recherche d'un "vrai" moulin français. Hélas, on ne lui propose qu'un moulin entièrement reconstitué à l'asiatique et baptisé Yang-Tsé. Une lourde pluie s'abat soudain comme la mousson et un serveur annamite s'avance avec un plateau et de la quinine. La désillusion de l'oncle est aussi grande que ses aspirations provinciales :

" Pendant le voyage, il avait rêvé d'un vieux moulin de pierre, d'une rivière qui coulait au milieu des herbes et de la campagne française. Nous avions traversé l'Oise, l'Orne, l'Eure et d'autres départements. Enfin nous étions arrivés dans ce village. Mais à quoi, mon oncle, avaient servi tant d'efforts ?"

Ce n'est qu'à l'occasion de la parution des Inconnues que P. Modiano évoquera de nouveau cette province "à la Mauriac":

"Souvent, j'ai rêvé d'écrire un livre qui se passerait dans une ville de province, mais peut-être une province qui ne correspond plus à ce qu'elle est aujourd'hui. Une province où certaines choses avaient de l'importance, comme la gare, les cinémas, le café qui restait ouvert la nuit. En fait, on parle toujours d'un fantastique social à Paris, mais en province aussi ça existe."[39]

Province romanesque, province idéalisée peut-être, même si les jeunes filles de ces courtes histoires ne rêvent que d'une seule chose : partir vivre leur vie ailleurs. Le mur noir des Lazaristes lyonnais, le trajet du pensionnat, l'avenue d'Albigny, les platanes, les hivers vides, le monde est déjà exigu pour ces adolescentes trop pures. L'auteur lui-même, dans Ephéméride, nous confie ses aspirations d'alors : "En province, à Annecy, à Saint-Lô, c'était encore l'époque où tous les rêves et les promenades nocturnes échouaient devant la gare d'où partait le train pour Paris."

 

Neige

 

Au hasard d'un acte de mariage, le narrateur de Livret de famille découvre que l'union de ses parents a été célébrée à la mairie de Mégève, durant l'Occupation. Mégève revient régulièrement au fil des romans, comme une station idéale, proche des vraies montagnes et surtout des vraies frontières. D'autres lieux montagnards sont évoqués : Kitzbühel, San Anton, l'Engadine... On y séjourne dans de vastes et confortables chalets d'où l'on peut contempler les cimes et les neiges. Mais ce sont des chalets singulièrement clos où l'intérieur paraît se protéger de l'extérieur. On regarde la neige tomber, on sort très peu, on vit en couple ou en cercle fermé : "Le chalet était à nous. Je voudrais revivre certaines nuits limpides où nous contemplions le village, en bas, qui se découpait avec netteté sur la neige et l'on aurait dit un village en miniature, l'un de ces jouets que l'on expose à Noël, dans les vitrines. Ces nuits-là, tout paraissait simple et rassurant...[40]"  Comme si la pureté même du décor naturel pouvait paradoxalement dissimuler une menace potentielle. Car, si la montagne et la neige offrent quiétude et sécurité apparentes à des êtres fatigués par l'existence, elles produisent aussi une étrange impression d'étouffement ou d'encerclement. Songeons à Pulli, l'exilé égyptien de Villa triste : "- Vous avez de la chance de partir. Ah ces montagnes...

Il me désignait le col des Aravis, dans le lointain, qui était visible, au clair de lune.

- On dirait toujours qu'elles vont nous tomber dessus. J'étouffe, Chmara."

Dans Poupée blonde, c'est la neige qui devient une obsession incompréhensible. Que ce soit en Autriche ou à Paris, on semble asphyxier par cette neige irréelle qui ne cesse de tomber à gros flocons :

" - Félix : Mais oui, il neige!

- Aldo : a alors! en plein mois d'août ! (...)

- Geneviève : Jamais, tu m'entends, jamais je ne reviendrai en Autriche ! (...) Je ne veux pas mourir sous cette neige."

Mme Blin, la richissime héritière de Quartier perdu, fuit son chalet de Haute-Savoie qui lui "donne le cafard". Comme le couple de Rue des Boutiques Obscures qui bientôt sombre dans l'angoisse : "La neige tombait et j'étais gagné par une impression d'étouffement. Nous ne pourrions jamais nous en sortir, Denise et moi. Nous étions prisonniers, au fond de cette vallée, et la neige nous ensevelissait peu à peu." D'ailleurs, le pressentiment se révèle exact. Au passage clandestin de la frontière, Odile disparaît dans les neiges, comme engloutie par les montagnes qu'un passeur malhonnête lui impose de franchir. Le narrateur perd sa trace et renonce à lutter : "Il neigeait toujours. Je continuais de marcher, en cherchant vainement un point de repère. J'ai marché pendant des heures et des heures. Et puis, j'ai fini par me coucher dans la neige. Tout autour de moi, il n'y avait plus que du blanc." La blancheur étouffe et finit, comme le sable, par effacer jusqu'à la moindre trace.

 

Oswald et les autres chiens

 

Vous souvenez-vous des Aventures de Choura, bande dessinée pour les "plus de cinq ans", écrite par Patrick Modiano et illustrée par son épouse ? Le héros est un chien, un labrador blanc aux yeux bleus (comme il est "indiqué sur son passeport"). Menacé par ses maîtres d'être envoyé en pension, il finit heureusement par se faire adopter par la baronne Orczy, l'auteur du Mouron rouge. Choura file alors des jours heureux, du côté de Monte Carlo et rencontre même, au cours d'une seconde aventure[41], une jeune fille (-chien ?), Flor de Oro. Courtes histoires où l'auteur se fond dans la fluide légèreté de l'enfance et surtout met en scène un animal très présent dans le reste de son oeuvre : le chien "blond" d'Henri de Palmira "qui porte un blouson de daim", Bobby-Bagnard, à la "gueule de voyou", Raymond, "le labrador noir", d'autres encore, avec et sans prénoms "humains" : Mektoub, Jacques, Paul, Peggy... et Oswald, un dogue qui souffre de "mélancolie portugaise", ce qui pourrait le pousser au suicide.

Les chiens sont comme des anges animaux qui veillent sur les hommes et les apaisent de leurs douces présences silencieuses. Ils ne jugent pas et se contentent d'être là aux côtés de leur alter ego humain :

"Le chien s'arrêtait de temps en temps et me fixait d'un drôle de regard. Il semblait ne pas me prendre très au sérieux et vouloir m'indiquer que pour le moment nous étions en de bonnes mains (...) Il devait en savoir long sur la vie..."[42]

Peut-être que leurs courtes vies silencieuses, de témoin ou de victime, ne sont qu'un raccourci de nos propres fragilités. Dans Livret de famille, un directeur de chenil rêve de créer un fichier central où seraient répertoriés tous les chiens à leur naissance, son tourment étant "de penser à tous ces milliers et ces milliers de chiens morts dans l'anonymat et sans qu'ils eussent laissé la moindre trace."

 

Photomaton

 

 " La Photographie ne remémore pas le passé (rien de proustien dans une photo). L'effet qu'elle produit sur moi n'est pas de restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d'attester que cela que je vois, a bien été."[43] Roland Barthes définissait ainsi l'essence de la photographie. Chez Modiano, le constat pourrait être évidemment proche : souvent les personnages, dans "l'incertitude", se raccrochent aux photos qui attestent de l'existence des êtres et des choses. Le  "ça-a-été" de Barthes est rassurant. Il permet de fixer le monde et de le légitimer : "Il existe des gens qui vous montrent, collées dans des albums, des photos d'eux à chaque moment de leur vie. Ils ont la chance d'avoir toujours à portée de la main un appareil photographique qui leur sert de témoin." [44]

Dora Bruder est une enquête vaine mais minutieuse sur une jeune Juive disparue dans le Paris de l'Occupation. A deux reprises, l'auteur-narrateur (les deux semblant ici se confondre plus que jamais) découvre des photos de Dora. Bien que l'auteur ne puisse les situer dans un cadre ou un contexte précis, ces clichés nous sont décrits dans leur immense simplicité. Des regards, des poses, des vêtements. Ces clichés confirment l'existence de Dora et des siens : " Des photos comme il en existe dans toutes les familles. Le temps de la photo, ils étaient protégés quelques secondes et ces secondes sont devenues une éternité." Elles participent même de ce que Barthes nomme le punctum, c'est-à-dire qu'indirectement par le biais de l'évocation de ces photographies naît l'émotion soudaine : "cela est mort et cela va mourir"[45] Mais ces preuves ne constituent que des pièces éparpillées d'un puzzle dont on sait qu'il manquera forcément des éléments majeurs. L'effet est alors étrange : plus on visualise ces photographies, plus elles semblent s'éloigner de nous ou ne former, comme pour le narrateur, que "des ombres et des taches de soleil".

Pire encore : ces photos de Dora n'ont de sens que parce qu'elles ont été en quelque sorte "mises en scène" littérairement par l'auteur-narrateur. Isolées, hors contexte, retombées dans une boite ou un album poussiéreux, elles ne seront bientôt plus que des photos d'anonymes semblable à ce personnage évoqué dans Rue des Boutiques Obscures : " Nous nous entretenions souvent avec Hutte de ces êtres dont les traces se perdent. (...) il citait en exemple un individu qu'il appelait "l'homme des plages". Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord des piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l'arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là."[46] La trace photographique de Dora apparaît soudain si fragile que Modiano croit juste de préciser : "Si je n'étais pas là pour l'écrire, il n'y aurait plus aucune trace de cette inconnue." Comme si l'écriture se posait comme ultime témoignage.

Par une espèce de processus de décomposition, plus la preuve photographique semble évidente, moins elle le devient. Dans Rue des Boutiques Obscures encore, le narrateur amnésique retrouve un cliché sur lequel il a l'impression de se reconnaître jeune. Or, personne autour de lui n'accrédite cette possibilité, à tel point que le personnage est pris de vertige, tant sa certitude se dilue dans le regard des autres. La photographie ne se constitue pas en miroir, elle semble comme opaque.

Même lorsque, dans Quartier perdu, le narrateur finit par identifier une des ses anciennes connaissances qu'il croyait morte et qu'il se lance, avec un certain Tintin, à sa poursuite, les preuves s'auto-détruisent comme par magie : "Il alluma le plafonnier et me tendit deux photos. Sur celles-ci je ne distinguais que la portière blanche de l'automobile, et dans l'encadrement de la vitre le col blanc rabattu de l'imperméable. Tout le reste était noir."[47] .

 Parfois même il n'y a plus rien. Dans Des inconnues, une jeune fille tente vainement de retirer dans un magasin un cliché pris par un photographe ambulant. On lui  rétorque sèchement qu'il n'y a pas de photo correspondant à son ticket. La jeune narratrice ne peut admettre cette disparition qui serait " la preuve pour l'avenir qu'un samedi d'été, à Londres, nous passions par cette rue-là, René, le chien et moi." Il n'y aura pas de photo, le photographe aura disparu et la jeune fille perdra soudain le peu de certitudes qui l'animait.

Restent alors quelques instants de bonheur volés au temps et qui persistent un peu par hasard : "Un après-midi, à la station de métro de Holland Park, nous avons fait un photomaton. Nous avons posé en rapprochant nos visages. J'ai gardé ce souvenir. Le visage de Jacqueline occupe le premier plan, et le mien, légèrement en retrait, est coupé par le bord de la photo, si bien qu'on ne voit pas mon oreille gauche.  Après le flash, nous avons eu un fou rire et elle voulait rester sur mes genoux dans la cabine."[48] Le détournement ludique n'ôtant rien ici à l'usage ordinaire du photomaton, destiné à être apposé sur une pièce d'identité "pour faire de vous un individu pénal, guetté par la police"[49]...

 

 Quartiers perdus

 

Vingt ans après, le héros expatrié de Quartier perdu finit par revenir à Paris. La ville qu'il retrouve ne lui appartient plus: "...une zone franche, une sorte de concession internationale... Oui, j'étais à l'étranger..." Cette fois, ce sont les touristes qui occupent la Capitale. Japonais ou Allemands par exemple... Dans la nuit d'été, la ville fond dans l'irréel. Chaleur, incertitude, black-out... Les réminiscences prennent même des tours étranges: "Un car de police était à l'arrêt, feux éteints. On y poussait une ombre en costume de Peter Pan."

Dans Voyage de noces, le narrateur simule un voyage à Rio pour revenir clandestinement résider du côté de la Porte Dorée et du Boulevard Soult. Cette mise entre parenthèses, aux confins de la ville, est bien sûr prétexte à une plongée dans le passé du personnage mais c'est peut-être également l'occasion d'accomplir une espèce de phantasme: celui de l'arrêt sur image. Le narrateur, comme extrait de la réalité de la ville présente, finit par se fondre en elle et retrouver des sensations d'avant.

Patrick Modiano est également devenu cet exilé dans sa propre ville. Parce que celle-ci a trop changé, parce que les souvenirs persistent et que les fantômes lancent encore des appels d'autrefois. Paris est une rêverie définitive : "J'ai eu l'impression, peu à peu, que les lieux, les ambiances qui m'aidaient à écrire ont de moins en moins compté pour moi. Je n'avais plus besoin d'une atmosphère, d'un endroit où je me sente nécessairement bien. Il me restait des impressions de Paris, liées à une période précise de ma vie, qui suffisaient à m'inspirer. Elle se sont peu à peu détachées de ce que les quartiers devenaient réellement : elles sont devenues autonomes, vivaient en moi indépendamment des changements que connaissait la ville." [50] Le Paris de Modiano est une planisphère personnelle. A la fois itinéraire d'une vie et tremplin vers l'imaginaire, lieu de toutes les incertitudes et pourtant ultime refuge.

D'abord et surtout, la capitale est prisonnière de sales époques. Dès lors, elle ne peut être qu'un lieu définitivement instable, où les années ne changeront rien. La menace subsiste et l'Histoire peut se répéter. Il y a du vécu et des coïncidences que l'auteur ne veut oublier. Que, durant l'Occupation, par exemple, son père a été arrêté dans un restaurant de l'avenue Marignan et que, quelque temps plus tard, on l'a conduit dans une annexe du camp de Drancy d'où il n'aurait sans doute jamais dû revenir. Que l'appartement familial du 15, quai Conti a été celui de l'écrivain juif collaborateur Maurice Sachs. Que Patrick Modiano était un adolescent fugueur, inquiet, dans cette capitale encore sombre et mystérieuse. Que l'on avait décrété le couvre-feu pour les mineurs de moins de 16 ans durant la guerre d'Algérie. Qu'un jour, il s'est retrouvé dans la même fourgonnette de police que son père. Ce genre de "détails" vous figent une mémoire. La ville baigne dans cette lumière noire, équivalente, crépusculaire où des fantômes rôdent encore à la recherche de leurs proies :  "Ils se sont installés dans un hôtel particulier, rue Lauriston, près de l'Etoile, avec d'autres individus peu recommandables. Ces mauvais garçons - selon l'expression de mon père- ont glissé peu à peu dans l'engrenage : des affaires de marché noir, ils se sont laissé entraîner par les Allemands à des besognes de basse police"[51].

L'enfance se déroule Rive Gauche, du côté de Saint-Germain-des-Prés, dans un décor aux allures peu urbaines : "Bien sûr, il y avait tout le côté Flore et Deux Magots... Mais le reste du quartier était plutôt villageois, provincial. Des artisans travaillaient là, il y avait rue Dauphine beaucoup de magasins d'alimentation et d'hôtels en mauvais état, habités par des ouvriers. C'était assez proche de l'ambiance du "Jour se lève" de Carné."[52] Pas de quoi rêver. Pas à cet âge-là. D'autant plus que les approximations familiales commencent à s'accumuler. Les parents qui ne sont pas toujours là. Et de moins en moins là. Le début des pensions. Les allers-retours dans des collèges de banlieue ou de province. Et même l'exil dans son propre quartier : "Les dimanches soirs d'hiver, le vent soufflait sur la place du Panthéon. A droite, une lumière derrière les vitres : le commissariat de police, l'un des plus inquiétants de Paris. Hier, j'ai cru revivre un mauvais rêve. C'était l'heure de rentrer au lycée, là-bas, tout au fond de la place. J'y avais été pensionnaire à dix-sept ans."[53] Ce territoire est déjà vieux, usé et marqué avant même que l'adolescent  Modiano ne puisse l'arpenter seul : "Evidemment, ce quartier j'ai essayé de le fuir parce qu'il y avait une chape de plomb, une pesanteur liée à l'enfance..."[54] Même le bouillonnement idéologique du Quartier Latin apparait soudain si lointain et si ténu que "les images d'actualités en noir et blanc" des événements de Mai 68 (...) "paraissent (...) presque aussi lointaines que celles filmées pendant la Libération de Paris."[55] La Rive gauche est comme un îlot aussi exigu qu'étouffant, balisé par les écoles et les couvents, et dont il faudrait pouvoir s'échapper, un peu comme les personnages imaginés par le jeune narrateur de Du plus loin de l'oubli : "Les deux héros de "Blackpool Sunday", à leur arrivée à Paris, se retrouvent tout de suite à Saint-Germain-des-Prés, hôtel de la Louisiane. Et moi, je les empêchais de traverser la Seine..."[56]

Même si, beaucoup plus tard, l'écrivain se décidera à venir de nouveau habiter de ce côté de la Seine, la Rive gauche demeurera un territoire presque antédiluvien, peu évoqué finalement, à part quelques belles fulgurances comme celle-ci : "Et pourtant, un après-midi d'été, j'ai retrouvé dans un éclair, au tournant de la rue Cardinale, quelque chose du Saint-Germain-des Prés de mon enfance qui ressemblait à la vieille ville de Saint-Tropez, sans les touristes. De la place de l'église, la rue Bonaparte descendait vers la mer." [57]

La vraie ville à laquelle aspire l'adolescent Modiano se situe Rive droite : "A vingt ans, j'éprouvais un soulagement quand je passais de la Rive gauche à la Rive droite de la Seine, en traversant le Pont des Arts. La nuit était déjà tombée. Je me retournais une dernière fois pour voir briller, au-dessus de la coupole de l'Institut, l'étoile du Nord. Tous les quartiers de la Rive gauche n'étaient que la province de Paris. Dès que j'avais abordé la Rive droite, l'air me semblait plus léger. Je me demande aujourd'hui ce que je fuyais en traversant le Pont des Arts. Peut-être le quartier que j'avais connu avec mon frère et qui, sans lui, n'était plus le même."  [58]  Passé le pont, on s'éloigne des fantômes [59]. On quitte un pays pour entrer dans un autre, on choisit soudain la liberté : "Il y avait un commissariat de police dans la cour du Louvre (...) Pour moi celui-ci était le poste-frontière qui marquait vraiment le passage de la Rive gauche à la Rive droite, et je vérifiais si j'avais bien ma carte d'identité dans ma poche." [60]

Le charme de la ville, son vrai mystère, encore intact, son fantastique social et urbain, se situait de l'autre côté de la Seine: "Les nerfs de Paris ont toujours été sur la rive droite, il y avait les Halles, les journaux, la bourse, la mode (...) Même les faubourgs de la Rive droite, Belleville, Montmartre, jouaient un plus grand rôle que les faubourgs de la Rive gauche..." [61]

La Rive droite devient toujours plus rassurante et, du côté de l'Etoile, de Montmartre ou de Pigalle, on finit par ne plus regarder derrière soi. Les parents sont encore là, avec leur travail et leurs habitudes. Le père donne ses rendez-vous dans le hall du Claridge et brasse toujours des affaires hypothétiques : "Je me souviens de son bureau dans l'immeuble ocre aux grandes baies vitrées du 1, rue Lord Byron. On pouvait ressortir, en suivant d'interminables couloirs, par l'avenue des Champs Elysées. Je crois qu'il avait choisi ce bureau à cause de sa double issue. "[62] La mère est principalement actrice de théâtre et le fils la rejoint souvent dans les coulisses :"Les endroits qui auront beaucoup marqué mon enfance et mon adolescence sont les dortoirs des pensionnats et les loges des théâtres. Je passais souvent des uns aux autres, sans transition, au hasard des jours de congé. Ainsi, se sont succédé, au fil des années, les dortoirs aux veilleuses bleues de multiples pensionnats et les coulisses aux veilleuses rouges du Vieux-Colombier, du théâtre Montparnasse,de la Michodière, du Daunou, du Fontaine, du théâtre Charles de Rochefort, du théâtre Michel, du Gymnase, de l'Ambigu..."[63]. Au hasard des représentations et des attentes, le théâtre Fontaine [64] lui permet de découvrir Pigalle. Le quartier est encore figé dans une ambiance d'avant-guerre, propice à promenades et rêveries. Modiano s'y installera et y écrira ses premiers romans : "Pigalle est le premier endroit où j'ai souhaité me fixer. J'avais 19 ans, je voulais changer d'univers (...) Ce quartier est devenu une sorte de lieu magnétique... il a agi comme une sorte de stimulus, de déclencheur, il était propice à l'écriture."[65]

 

La topographie modianesque s'est d'abord inspirée des longues reconnaissances jusqu'aux confins de la Capitale : "Je finissais par connaître des quartiers très éloignés. J'allais explorer. Ce qui m'intéressait à l'époque, c'est tout ce qui a été détruit par le périphérique, une zone interstitielle bizarre, avec des arbres, qui manquait un peu d'éclairage, tout un tissu entre chien et loup. " [66] C'est dans ces zones incertaines au tissu urbain un peu vague, à la lisière de la ville, que s'esquisse une nouvelle frontière aussi floue qu'imaginaire. Ces territoires, sans véritable identité ni caractère, sont propices à toutes les hypothèses: "Je me sentais bien dans ces quartiers, j'y respirais. Ils étaient un refuge, loin de l'agitation du centre, et un tremplin vers l'aventure et l'inconnu. Il suffisait de traverser une place ou de suivre une avenue et Paris était derrière soi. J'éprouvais une volupté à me sentir à la lisière de la ville, avec toutes ces lignes de fuite... La nuit, quand les lampadaires s'allumaient place de la porte de Champerret, l'avenir me faisait signe." [67]

Peu à peu s'est tissée une ville, imaginaire et réelle, entière et multiple. Le promeneur Modiano et ses doubles l'ont arpentée jusqu'à l'étourdissement. Ce n'est pas une ville reconstituée par un archéologue littéraire, mais une espèce de recueil de sensations, de "pensées-buées", qui auraient traversé ce marcheur au fil de ses perditions volontaires. Alors Paris, d'un quartier à l'autre, d'une rue à l'autre, a pris des allures exotique, étrange, parfois hallucinatoire.

Parle-t-on bien de Paris quand on évoque l'île des Loups et la maison à l'ascenseur rouge, le château des Brouillards, le restaurant San Cristobal avec ses allures de grotte marine, la rue de l'Orient [68], le port d'Austerlitz où "à l'odeur de vin et de charbon se mêle celle des feuillages du Jardin des Plantes (...) avec en fond le "cri d'un paon et les rugissements du jaguar et du tigre", la Pagode de la rue de Courcelles [69],  la concession internationale de la Cité Universitaire, avec ses fausses maisons anglaises [70], l'aquarium du Trocadéro, dont les poissons ont des couleurs d'auto-tamponneuses [71], ou encore quand un homme habillé en gardian mène un troupeau de chevaux sur le boulevard Lefèvre [72]?

A force de scruter la ville, une géographie personnelle s'est constituée. Elle traverse les époques et les lie dans une frise magique où le romanesque devient parfois une autre alternative à la réalité. Ainsi, dans Dora Bruder, le narrateur est-il troublé par un passage des Misérables : traqués par Javert, Cosette et Jean Valjean parviennent sur la Rive droite et se sentent menacés par des ombres. "Et soudain, on éprouve un grand vertige, comme si Cosette et Jean Valjean, pour échapper à Javert et à ses policiers, basculaient dans le vide : jusque-là, ils traversaient les vraies rues du Paris réel, et brusquement ils sont projetés dans le quartier d'un Paris imaginaire que V. Hugo baptise le Petit Picpus. Cette sensation d'étrangeté est la même que celle qui vous prend lorsque vous marchez en rêve dans un quartier inconnu. Au réveil, vous réalisez peu à peu que les rues de ce quartier étaient décalquées sur celles qui vous sont familières le jour." Plus troublant encore : au terme de leur fuite, les deux héros se réfugient derrière un mur, dans " un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être regardés l'hiver et la nuit"(Hugo). "C'est le jardin d'un couvent où ils se cacheront tous les deux et que Victor Hugo situe exactement au 62 de la rue du Petit-Picpus, la même adresse que le pensionnat du Saint-Coeur-de-Marie où était Dora Bruder [73]." Les rêveries de Modiano et de Hugo se sont cristallisées sur le même territoire, le chargeant soudain d'une intensité inouïe.

"Je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de  voyance chez les romanciers (...) Les efforts d'imagination nécessaires à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points de détail - et cela de manière obsessionnelle - pour ne pas perdre le fil et se laisser aller à la paresse - toute cette tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute provoquer à la longue de brèves intuitions..." nous confie le narrateur de Dora Bruder. Des intuitions et des sensations qui se condensent au fil des livres, des promenades et des années pour finir par façonner sa ville, à la fois mystérieuse, labyrinthique et caméléon. Le Paris modianesque est si dense dans son "incertaine précision" qu'il s'est définitivement fondu dans le Paris réel.

Il arrive que cette ville trop dense fonctionne aussi comme un aimant dont on cherche à briser le magnétisme. Dans leur éternelle fragilité, les personnages de Modiano ne peuvent envisager de se situer au centre. Ils gravitent autour des lieux-clés et entament une espèce de mise en orbite à la périphérie du monde: "Du centre de Paris, un courant mystérieux nous faisait dériver jusqu'aux boulevards de ceinture. La ville y rejette ses déchets et ses alluvions. Soult, Masséna, Davout, Kellerman. Pourquoi a-t-on donné des noms de vainqueurs à ces lieux incertains? Elle était là notre patrie." [74] Suivent également d'improbables itinéraires sur l'Autoroute de l'Ouest, sorte de couloir qui mènerait vers une destination idéale ou du moins inconnue. Jamais on ne précise le véritable but du trajet parce que souvent il n'y en a pas. L'étrange Georges Maillot, par exemple, ne parviendra jamais à échapper à l'attraction de la ville: " Il longe les quais, jusqu'au pont de Garigliano... Porte de Saint Cloud il prend l'Autoroute de l'Ouest et là il roule une heure environ... Ensuite il fait demi-tour en direction de Paris... ça peut durer des heures et des heures comme ça..." [75]

 

Les rapports qu'entretient Modiano avec Paris dépassent largement le simple attachement d'un écrivain pour une ville. La chair de Paris l'a nourri et formé. C'est à son contact que son univers s'est ébauché et a pris sens. C'est comme si durant sa jeunesse un peu trop vague, il s'était imbibé de ces quartiers, de ces rues, de ces fenêtres, de ces passants, pour mieux combler tous les manques et tous les vides de sa propre histoire. Peu à peu, sa géographie intime, inspirée du Paris de son adolescence, a servi de fondations à son oeuvre et a fini par générer ses propres images, comme une source (d'inspiration) naturelle.

 

Radio Londres

 

Quand Modiano compare la voix intérieure qui le guide dans sa narration à une émission de radio qu'il aurait parfois du mal à capter, on devine bien sûr que ce récepteur serait plus proche du poste à galène que de l'appareil moderne. Il y a de l'effort dans la recherche - "un mouvement trop brusque de l'aiguille et il fallait recommencer" [76] - , des parasites, des silences, des respirations. Ce qui fascine l'auteur, c'est le moment magique où la voix seule, nue, issue de nulle part, parvient soudain jusqu'à nous. La radio est alors comme une présence, qui, à défaut d'apaiser les angoisses, fonctionne comme un phare sonore dans la solitude et la nuit :

" Il tournait le bouton lentement, comme s'il cherchait un poste très difficile à capter. Quelqu'un parlait dans une langue aux sonorités gutturales et, entre chaque phrase, il y avait un long silence (...) J'étais contente de voir cette lumière verte. Je ne sais pas pourquoi, elle me rassurait, comme la lampe qui reste allumée dans le couloir de la chambre des enfants." Dans La petite Bijou, Moreau-Badmaev est une sorte de polyglotte prodige, dont le métier est la rédaction de comptes-rendus tirés de l'écoute nocturne d'émissions en langues étrangères. A force de pratiquer les langues et d'écouter la radio, le personnage perd cependant le sens du réel et du monde qui l'entoure : "il finissait par ne plus bien savoir dans quel pays il était."

D'ailleurs, ces voix sans corps que l'on capte dans le silence ou la nuit surgissent parfois des ténèbres. Ce sont celles de fantômes qui ont choisi de disparaître du monde visible. Ainsi, dans Vestiaire de l'enfance, les speakers de Radio Mundial "portent sur leurs visages, à l'heure où la fatigue provoque chez eux un relâchement, les traces d'une faute commise, d'une erreur initiale dont ils traîneront le poids jusqu'à la fin." Le narrateur de ce roman, lui-même hanté par son passé, écrit Les aventures de Louis XVII, un feuilleton radiophonique traduit en toutes les langues qu'il définit ainsi: "C'est le thème de la survie des personnes disparues, l'espoir de retrouver un jour ceux qu'on a perdus dans le passé." Mais cette fiction qui lui sert de gagne-pain, il y a longtemps qu'il a cessé d'y croire et qu'il a renoncé à toute ambition littéraire. On dirait que sa seule consolation c'est que, la nuit, un speaker lit des extraits de son "énorme agenda périmé", avec des détails qui " éveilleront un écho chez quelqu'un à Paris ou à l'autre bout du monde s'il capte cette émission lointaine." Ainsi, pour exorciser un souvenir vieux de  plus de trente ans, le narrateur n'hésite pas à lancer sur les ondes ce message personnel : "Toute personne susceptible de donner des précisions sur une corbeille de fruits confits oubliée le 9 mai 1965 sur la banquette d'un car de couleur bleu marine ..."

La radio devient alors une sorte de couloir du temps où flottent, avec une précision ou une équivalence absolue, les êtres et les choses issus d'époques proches ou lointaines. Dans Livret de Famille, l'auditeur de Genève-Variétés perçoit au bout de quelque temps un drôle de grésillement durant son émission musicale favorite. Bientôt, il a l'impression que ces successions de parasites forme comme  "un murmure de plusieurs conversations entrecroisées (...) comme si plusieurs personnes profitaient de cette émission pour échanger des messages entre elles ou se retrouver à tâtons. Et comme si leurs voix, vainement, tentaient de percer l'écran de la musique."

 

Retour au pensionnat

 

Seul De si braves garçons (et très allusivement Memory Lane [77]) offre une vision presque idéalisée de ce qu'aurait pu être la vie dans un établissement privé à la fin des années cinquante. Si d'ailleurs ses pensionnaires,"enfants du hasard et de nulle part" [78] ne se sont jamais remis de leur séjour au collège de Valvert, c'est parce qu'il y régnait une atmosphère à la fois paisible, mélancolique et mystérieuse, à l'abri d'"un monde de plus en plus dur et incompréhensible".[79] L'auteur s'est sans doute inventé un lieu pour en oublier d'autres, beaucoup moins attirants, beaucoup plus éprouvants, et que sa mémoire a longtemps voulu ensevelir.

Victime de parents trop instables, Patrick Modiano a passé une grande partie de son adolescence dans des pensionnats, à la fois en province, principalement près d'Annecy, et également à Paris et en région parisienne. Il lui est arrivé de ne pas quitter ces endroits pendant des mois. Il évoque d'ailleurs d'autres camarades de classe qui étaient quasiment abandonnés dans ces établissements, "comme s'ils avaient été oubliés à la consigne (...) Je me souviens d'un garçon brésilien. Il était là depuis un an et jamais personne ne venait le voir. Il n'avait aucune nouvelle de qui que ce soit, le collège était obligé de le garder." [80]

Ces établissements  étaient souvent administrés comme des lieux hors du monde, des " endroits, où l'on vous enfermait sans que vous sachiez très bien si vous en sortiriez un jour " [81], avec des allures d'orphelinat ou de maison de correction : "Afin de nous inculquer la discipline dont nos "familles" ne nous avaient pas donné l'exemple, la direction avait institué une rigueur de prytanée militaire : marches au pas, salut aux couleurs le matin, châtiments corporels, garde-à-vous, inspection le soir dans les dortoirs, interminables parcours de piste Hébert, les jeudis après-midi..." [82] Des parents confiaient leurs enfants à des gens qui n'avaient pas nécessairement les aptitudes pédagogiques ou psychologiques pour gérer les préoccupations d'adolescents élevés en vase clos. "ça ne serait plus possible aujourd'hui. Les choses étaient moins surveillées. Je crois que tout le monde, si on avait une grande maison près de Paris, pouvait organiser une espèce de collège. Je me souviens de soit-disant professeurs, mais qui n'avaient aucun diplôme..." [83] Du temps avait passé mais, dans ces établissements un peu à l'écart des choses, on était encore dans Les Disparus de St Agil : "Après l'extinction des feux, un veilleur de nuit traversait les dortoirs, une lanterne à la main, et vérifiait si chaque lit était bien occupé. C'était l'automne de 1962, mais aussi le XIXème siècle et peut-être une époque encore plus reculée dans le temps." [84]

Pour Dora Bruder et l'une des Inconnues, Modiano détaille leurs journées de pensionnat en nous assénant l'emploi du temps jusqu'au vertige : le réveil, la toilette, le petit déjeuner, l'étude, la classe, le déjeuner, la récréation, la classe, la récréation, le goûter, l'étude du soir, le dîner, la chapelle, le coucher "Et tout recommençait, le lendemain." [85] Il  règne une ambiance de tombeau et de bagne : "Elle se souvient que tout était noir dans ce pensionnat : les murs, les classes, l'infirmerie - sauf les coiffes blanches des sœurs (...) Une discipline de fer. Pas de chauffage. On ne mangeait que des rutabagas. " [86]

La propre expérience de l'écrivain semble avoir définitivement zébrée sa mémoire d'une douleur sourde : "J'ai senti une pression au creux de la poitrine, une fleur dont les pétales s'agrandissaient et me faisaient suffoquer. J'étais cloué au sol. Par bonheur, la présence de mes filles me rattachait au présent. Sinon tous les anciens dimanches soirs, avec leur rentrée au pensionnat, la traversée du Bois de Boulogne, les veilleuse du dortoir, ces dimanches-là m'auraient submergé de leur odeur de feuilles mortes." [87] Le plus éprouvant n'étant pas finalement de vivre au pensionnat, mais d'y retourner. Alors la tentation est grande de s'enfuir et de disparaître. Mais c'est comme si une espèce de chape de fatalité pesait sur les personnages. Nuit, froid, solitude. Une immense tristesse semble parcourir, en quelques lignes parfois, ces moments de résignation absolue : "Elle aussi devait suivre le même chemin de retour, le dimanche, en fin d'après-midi. (...) C'était comme retourner en prison. Les jours raccourcissaient. Il faisait déjà nuit lorsqu'elle traversait la cour(...)Elle suivait les couloirs (...) la chapelle , pour le Salut du dimanche soir. Puis, en rang, en silence, jusqu'au dortoir." [88]  Les jeunes filles tentent d'échapper à leur sinistre destin mais rien n'y fait. Elles plongent tête baissée au cœur du tragique, lassée d'avoir courbé trop longtemps la tête, les dimanches soirs de tristesse, de froid et de grisaille, sur le chemin du pensionnat: " J'ai chargé le revolver. De toute façon, ce serait toujours les mêmes gestes. Les mêmes saisons. Les mêmes lacs. Les mêmes cars du dimanche soir. Lundi. Mardi. Vendredi. Janvier. Février. Mars. Mai. Septembre. Les mêmes jours. Les mêmes gens. Aux mêmes heures." [89]

 

Seine-et-Marne, bords de Marne

 

Deux romans, Les boulevards de ceinture et Dimanches d'août, font référence de manière insistante à cette zone, plus qu'un ou deux départements, qui englobe les rivages de la Marne et ce qu'on appelle aujourd'hui la Seine-et-Marne. Dans les Boulevards de ceinture, on dit que les cuisses d'une certaine Maud Callas "sont les plus mystérieuses de Seine et Marne". Ce roman se situe en grande partie dans un village en bordure de la forêt de Fontainebleau. C'est là que le narrateur retrouve son père en compagnie de singuliers personnages : un faux comte ou un ancien légionnaire, une pseudo-actrice, un prétendu diresteur de journal, "tout ce joli monde" paraissant particulièrement détonner dans ce village où les rumeurs courent bon train sur ce petit clan interlope : " Au début, les villageois ouvraient leurs persiennes. Et puis ils se sont habitués au tapage que faisaient tous ces nouveaux venus. Nous vivons des temps où l'on finit par ne plus s'étonner de rien." On devine que ces gens vivent de revenus suspects et qu'ils ne pourraient vivre d'autre chose. L'époque reste incertaine et rappelle l'Occupation : " Les temps sont troubles mais l'argent coule à flot." On vit d'escroqueries, de proxénétisme et d'expédients de toutes sortes. Le village sert de base arrière et de refuge pour mener grand train. On est en Seine-et-Marne mais la géographie est également faussée. Les noceurs habitent la Villa Mektoub d'où s'échappent à toute heure des musiques exotiques. " Toutes les femmes sont rousses ou blondes platine, tous les hommes ont des habits voyants".

A la lecture de Dimanches d'août, on perçoit mieux cet univers. Par certains passages, les rivages de la Marne prennent une teinte bien étrange : " Il y a toujours eu quelque chose de noir et de crapuleux sur ces bords de Marne... Vous savez avec quel argent ont été construites toutes ces villas de la Varenne? Avec l'argent que les filles ont gagné en travaillant dans les maisons... C'était l'endroit où les maquereaux et les tenancières de maison prenaient leur retraite..."

Patrick Modiano s'est expliqué encore plus clairement sur cet univers dans une interview au journal Libération [90]: " Il y a sur les bords de Marne une atmosphère louche et nautique à la fois qui rappelle Nice. On peut y voir beaucoup de retraités et puis des gens bizarres, d'une richesse douteuse, proxénètes ou trafiquants à moitié rangés (...) Dans ce lieu trouble qu'a hanté comme Nice le cinéma, on a tourné aussi bien "La belle Equipe", un film Front Populaire que "Voici venir le temps des assassins", un film noir : c'est que la Marne mélange des faux airs de villégiature, avec ses fausses plages et de drôles de guinguettes."  

Les temps ont changé. L'époque où la Varenne ressemblait à Monte-Carlo et où des jeunes femmes entretenues bronzaient en paréos ou faisaient du Chris-Craft sur la Marne, cette époque est elle aussi révolue. Le jeune narrateur de Dimanches d'août en a bien conscience, lui qui, comme un veilleur de la nostalgie, exerce un métier si beau et pourtant si désuet : photographe de plages fluviales. Douce et triste tâche dont il entrevoit désormais la fin : "Une dernière fois le Beach de La Varenne, là où tout a commencé, son plongeoir, ses cabines de bain, sa pergola sous la lune, ce décor qui, l'été, paraissait si féérique dans notre enfance et qui, cette nuit, est silencieux et déserté pour toujours." [91]

 

Sexe

 

 On ne sait rien du désir chez Modiano. C'est un détail, une présence, parfois les mêmes aspirations ou les mêmes hantises immédiates qui poussent deux êtres l'un vers l'autre. Jamais le désir formel d'un corps.

Un couple se forme, encore incertain. Les rencontres se font alors au hasard, dans des lieux provisoires ou clandestins. La gêne et la pudeur qu'on devine dans les dialogues ou les situations sont dans la logique des choses : le sexe "pur", comme on pourrait le nommer ici, génère forcément de l'ellipse. Pénombre, obscurité, silence :

" Elle s'est rapprochée et elle a posé doucement sa tête contre mon épaule. Des reflets et des ombres en forme de grillage glissaient sur les murs et le plafond.

- Qu'est-ce que c'est ? m'a-t-elle demandé.

- Le bateau-mouche qui passe." [92]

Fin du chapitre.

On ne saura rien du plaisir donné ou recueilli, rien des corps et de leurs besoins. Rien de cet intime-là. Contrairement au reste, l'amour est peut-être trop dense ou trop volatile pour être sécable. C'est la rencontre fragile de deux altérités qui cherchent à se rassurer, à oublier et à se protéger du monde :

" Dans sa chambre, à l'Hermitage, la fenêtre était entrouverte et j'entendais le claquement régulier des balles de tennis, les exclamations lointaines des joueurs. S'il existait encore de gentils et rassurants imbéciles en tenue blanche pour lancer des balles par-dessus un filet, cela voulait dire que la terre continuait de tourner et que nous avions quelques heures de répit.

Sa peau était semée de très légères taches de rousseur. On se battait en Algérie, paraît-il." [93]

Mais, passé un certain âge, ou surtout une certaine dose d'expériences malencontreuses, on dirait que les êtres se délavent et que leurs désirs perdent de l'intensité au profit d'une sexualité plus présente mais soudain plus trouble. Les couples paraissent à la fois désunis et complices, amants et trompés, et, quand on ouvre une porte dans un appartement, il y règne souvent des relents d'adultère : "Le lit était défait, un plateau posé sur la table de nuit, avec deux coupes et une bouteille de champagne ouverte. Le bouchon de celle-ci était bien visible au milieu de la moquette grise. Les draps étaient froissés, les oreillers éparpillés sur le lit, où traînait une robe de chambre en soie bleu foncé, une combinaison et des bas. Par terre, un cendrier rempli de mégots." [94]

Chez Modiano, le sexe présent, plus ou moins indirectement exhibé, est celui de la vulgarité ou de la vie perdue. Les louches protagonistes des Boulevards de ceinture mêlent sans complexe les viandes en sauce, les vins épais et les filles sur le retour. Ceux de Villa triste n'appartiennent pas au même monde, mais leur goût du plaisir immédiat les rend aussi dérisoires que pathétiques : " Roland Witt von Nidda, le visage altéré, la dévore des yeux : Elle n'a plus que ses bas et son porte-jarretelles et continue de danser. A genoux, il essaie d'arracher les jarretelles de la femme avec ses dents, mais elle se dérobe, chaque fois. Enfin, elle se décide à enlever ses accessoires elle-même et continue de danser complètement nue, tournant autour de Witt von Nidda, le frôlant, et celui-ci se tient immobile, impassible, le menton tendu, le buste cambré, torero grotesque." C'est la déchéance des "morts-viveurs", comme on pourrait les nommer. Ceux-là semblent avoir renoncé à l'idée de la pureté et survivent avec le reste. Ils côtoient parfois le demi-monde et les lieux interlopes: "Je finis par échouer dans un bar de l'avenue Montaigne, jadis fréquenté par des gens de plaisirs et de chevaux et dont l'un des anciens habitués était susceptible de me renseigner (...) Je prononçai le nom de Madame Karvé et un brusque attendrissement traversa son regard (...) : - Vous voulez parlez d'Andrée la pute? me demanda t-il, à voix basse." [95] 

Le danger c'est qu'à leur contact, les plus purs semblent se brûler : " Là-bas, Hendrickx profitait de la pénombre et lui passait une main sur les fesses." [96] Vite, trop vite, les être les plus fragiles ou les moins armés contre la vie cèdent à la compromission et finissent par tomber dans les bras de ceux qui cherchent "du gibier" [97]. Ces viveurs-là savent notamment profiter des jeunes filles, les mettre dans leur lit ou sur le trottoir. C'est ainsi qu'ils soignent leur désespoir, avec de l'argent ou de la chair fraîche. Mais parfois, le désespoir devient si grand que le désir sexuel paraît même tourner à vide, pareil à une gesticulation absurde : " Il entretenait des filles beaucoup plus jeunes que lui (...) Il leur rendait visite l'après-midi et, sans se déshabiller, sans aucun préliminaire, en exigeant qu'elles lui tournent le dos, il les prenait très vite, d'une manière froide et mécanique, comme s'il se brossait les dents." [98]

 

 (la) Suisse du coeur

 

On fuit Paris, on gagne la province et on se rapproche des frontières, c'est plus sûr. Il y a toutes ces villes d'eau ou de neige, en lisière de la Suisse, pays neutre et sans Histoire. La Suisse est un recours, une sorte de parenthèse qu'on peut refermer sur soi-même, en se laissant bercer par les eaux dormantes des lacs. Dans Une jeunesse, les deux personnages principaux se cherchent une ligne de fuite à leurs existences fragiles. Il leur arrive de rêver devant une affiche: "Sur le mur du fond, une affiche aux couleurs blanche et bleu ciel : un skieur glissait tout seul au milieu d'une grande étendue qui réverbérait le soleil. Et il était écrit : Vacances en Engadine." Dans Villa triste, V. Chmara, songe également à l'Engadine et la proximité de la frontière helvétique le rassure: " Il suffisait de traverser le lac à la moindre alerte. De nuit, avec une petite barque à moteur, cela prendrait une vingtaine de minutes." La Suisse offre de par sa neutralité totale une image apaisante : "Tout flottait à Lausanne, le regard et le coeur glissaient sans pouvoir s'accrocher à la moindre aspérité. Tout était neutre (...)" A tel point que le narrateur de Livret de famille, qui séjourne depuis un certain temps en Suisse, accède bientôt à une espèce d'inconscience tranquille : "J'étais heureux. Je n'avais plus de mémoire. Mon amnésie s'épaississait de jour en jour comme une peau qui se durcit. Plus de passé. Plus d'avenir. Le temps s'arrêterait et tout finirait par se confondre dans la brume bleue du Léman."

La réalité trop brute ou trop cruelle paraît abolie et l'on se trouve dans une sorte d'état fictif où décors et personnages relèvent d'un monde-bulle : "Ils avaient des inflexions étranges, et le français dans leur bouche devenait ce langage qui filtre à travers les hauts-parleurs des aéroports internationaux."(...) D'ailleurs tout était mirage , tout était dépourvu de la moindre réalité dans ce pays. On était à l'écart(...) de la souffrance du monde. IL n'y avait plus qu'à se laisser submerger par cette léthargie que je m'obstinais à appeler : la Suisse du coeur." [99]

Sauf que ce pays est comme un buvard transparent dont l'absence d'identité ne peut servir de modèle. Sur les traces de Dora Bruder, le narrateur déplore la disparition progressive d'un quartier de Paris au profit d'une architecture moderne et uniforme : "Les façades étaient rectilignes, les fenêtres carrées, le béton de la couleur de l'amnésie (...) De temps en temps, un banc, un square, des arbres, accessoires d'un décor(...) On avait tout anéanti pour construire une sorte de village suisse dont on ne pouvait plus mettre en doute la neutralité."[100] Cette neutralité qui absorbe toutes les ombres, même les pires. Soudain, on peut ainsi surprendre sur les ondes de Genève-Variétés la voix d'un ancien collaborateur, le personnage "le plus hideux du Paris de l'Occupation" [101]... A d'autres époques, l'étrange Genève [102] sert de plaque tournante aux polices parallèles, aux réseaux clandestins et autres porteurs de valises : "Des Algériens tenaient d'étranges conciliabules dans le hall de l'Hôtel du Rhône" [103]. C'est à Genève aussi que l'une des Inconnues finit par tomber dans les sales pattes d'un quadragénaire qui se sent " au-delà des lois et des contingences que subissent les simples mortels."

Le père de Patrick Modiano, épuisé par une vie trop trouble, entre marché noir, escroquerie et trafics d'influence, choisit également de quitter la France pour finir ses jours en Suisse. La Suisse, hélas, ne protège de rien,. L'illusion ne dure pas car, très vite, comme Victor Chmara, le jeune homme de Villa triste, il faut se résoudre à ce constat : "Dans ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la Suisse, plus on a de chance de s'en sortir. Je ne savais pas encore que la Suisse n'existe pas."

 

Temps

 

 "Je me demande à partir de quand un homme commence à survivre..." [104] déclarait Patrick Modiano. Le sentiment est assez clair: il parcourt son oeuvre de bout en bout. Quelques années, guère plus, et ses personnages ont déjà vécu. Le temps d'une jeunesse... qui est d'ailleurs le titre d'un de ses livres. L'oeuvre s'est ancrée autour de vraies balises autobiographiques puisque tous ses romans se situent approximativement entre la jeunesse de ses parents et la sienne, en gros de 1940 à 1975. Même si quelques repères plus tardifs servent de relais ou de mise en perspective pour la narration, on a l'impression que l'on finit toujours par s'échouer, dans un sens ou dans un autre, sur ces récifs temporels. Livret de famille était une espèce de conjugaison harmonieuse entre le passé et le présent de l'écrivain, entre le vécu et le romanesque mais, depuis, les souvenirs ne se déplacent qu'imperceptiblement au fil des années: chaque nouveau roman le confirme. La mémoire semble s'être figée là, avec la fin de la jeunesse. On dirait que les différents narrateurs ont traversé les années en dehors de toutes contingences: "...à peine quelques visages brouillés, quelques souvenirs vagues, quelques cendres..." [105] Que s'est-il donc passé depuis? est-on chaque fois tenté de se demander. Nous sommes bien dans les années 90, sans doute même les années 2000, mais celui qui raconte éprouve toujours la même hésitation devant de tels chiffres. Pour se rassurer, il lui faut les épeler en toutes lettres: "Hier, 1er octobre de dix-neuf cent quatre-vingt-quatorze..." [106]

  Paradoxalement, les souvenirs ne perdent rien en consistance. On pourrait même dire qu'ils se font parfois plus saillants. Les derniers romans laissent filtrer de nouveaux détails qui frisent souvent l'autobiographie: retour sur ses parents (Un cirque passe, Fleurs de ruine), évocation du frère (Remise de peine) et des années 60 (Du plus loin de l'oubli, Des inconnues). Ce qui, en revanche, devient toujours plus flou, c'est la ligne de partage entre les deux époques: celle de l'écrivain-narrateur et celle de ses parents (ou de leurs doubles). C'est comme si l'on superposait deux négatifs pour en révéler un troisième. Les pôles temporels ont fini par se fondre dans la même nébuleuse et l'on assiste à une sorte de stylisation du temps. L'époque (laquelle?) se ramasse sur elle-même, la mémoire est devenue une et indivisible, le temps aussi, ce que le narrateur de Vestiaire de l'enfance nomme le "présent éternel".

 

Vent dans la nuit...

 

A la question : Quel est votre bruit préféré ?, Patrick Modiano répondait : " Le bruissement du vent dans les avenues, l'été, la nuit..."

- Le bruit que vous détestez ?

- Les hurlements humains... " [107]

Dans ses livres, la bande-son est toujours aussi radicale et minimale. Elle est toujours pontuée d'éléments dépouillés, souvent récurrents et qui finissent par provoquer infailliblement ce que l'on appelle une atmosphère. Lorsqu'il évoque son enfance, l'auteur fait observer que ses souvenirs sont composés de "détails hypertrophiés". A l'instar du fond sonore qui diffuse de brèves notes chargées d'intensité : une pendule, le bruit étouffé d'un camion, un pick-up, un billard électrique... cela suffit à former une ligne mélodique et flottante qui persiste longtemps dans la mémoire.

Parfois, les bruits prennent soudain des formes hystériques et engendrent les pires des angoisses. On dirait qu'ils rayent le silence et se font de plus en plus persistants, comme ce bruit de sabots de chevaux que redoute chaque nuit l'une des Inconnues ou, encore plus irréel, ce ronronnement de moteur diesel qui hante de bout en bout Poupée blonde et également d'autres récits. Bien sûr, il y a aussi les éclats de voix, les disputes, les mots grossiers et des portes qui claquent. L'harmonie provisoire se lézarde soudain et un bruit s'incruste, comme un claquement de fouet.

Seule la musique - une guitare hawaïenne, la chanson légère d'un juke-boxe - " vous berce et vous rend presque douce votre solitude " [108]. Il arrive même que la rumeur du monde, conjuguée avec celle de la musique, forme comme une muraille contre l'insécurité ambiante : " Je laissais la porte-fenêtre ouverte pour que ce brouhaha et cette musique montent jusqu'à nous. Ils nous protégeaient. Et puis ils se déclenchaient chaque jour à la même heure et cela voulait dire que le monde continuait de tourner." [109]

La logique de cette bande-sonore minimaliste, ce serait finalement un film presque muet qui se déviderait au ralenti, jusqu'à devenir si cotonneux que tout, enfin, pourrait aspirer à l'immobilité et au silence : " Les feuillages des arbres oscillaient doucement. Une musique militaire très lointaine. De temps en temps, un cycliste passait sur l'avenue dans un bruissement d'ailes. Bientôt nous n'entendîmes plus aucun bruit. Ils étaient étouffés par une ouate très tendre. " [110]

Et si l'oeuvre de Modiano dérivait vers  cette abstraction ? Vers l'extinction. N'a-t-on pas comme le sentiment que, peu à peu, ses livres deviennent comme des échos de plus en plus ténus dans la nuit. Comme si l'on glissait vers cet apaisement-là, loin du temps et de ses ombres. Dans Chien de printemps, le jeune narrateur se confie à son ami, le photographe Jansen.

"Il m'avait demandé ce que je comptais faire plus tard et je lui avais répondu :

- Ecrire.

Cette activité lui semblait être " la quadrature du cercle" - le terme exact qu'il avait employé. En effet, on écrit avec des mots, et lui, il recherchait le silence. Mais les mots? Voilà ce qui aurait été intéressant à son avis : réussir à créer le silence avec des mots. Il avait éclaté de rire :

- Alors, vous allez essayer de faire ça? Je compte sur vous. Mais surtout, que ça ne vous empêche pas de dormir...

De tous les caractères d'imprimerie, il m'avait dit qu'il préférait les points de suspension."

C'est un peu comme si P. Modiano nous laissait peut-être entrevoir sa propre quête : "Je dirais même moins..." (et de moins en moins). Jusqu'à ce que les derniers mots, purs et cristallins, finissent par se remplir de silence.



[1] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996

[2] Villa triste

[3] Quartier perdu

[4] De si braves garçons

[5] Poupée blonde

[6] Vila triste

[7] Villa triste

[8] Memory Lane

[9] Du plus loin de l'oubli

[10] Fleurs de ruine

[11] La Petite Bijou

[12] Interview in Elle, avril 2001

[13] Voyage de noces

[14] Vestiaire de l'enfance

[15] Livret de famille

[16] Livret de famille

[17] Livret de famille

[18] Livret de famille

[19] Vestiaire de l'enfance

[20] Ephéméride

[21] Remise de peine

[22] Dora Bruder

[23] Ephéméride

[24] Un cirque passe

[25] Livret de famille

[26] Un cirque passe

[27] Livret de famille

[28] Vestiaire de l'enfance

[29] Ephéméride

[30] Un cirque passe

[31] Dora Bruder

[32] Livret de famille

[33] Remise de peine

[34] Dora Bruder

[35] Dora Bruder

[36] Un cirque passe

[37] Un cirque passe

[38] La Place de l'Etoile

[39] Interview in Madame Figaro, 30/01/99

[40] Rue des Boutiques Obscures

[41] Une fiancée pour Choura

[42] Des inconnues

[43] La chambre claire

[44] Des inconnues

[45] La chambre claire

[46] Rue des Boutiques Obscures

[47] Quartier perdu

[48] Du plus loin de l'oubli

[49] La chambre claire (Roland Barthes)

[50] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996

[51] Fleurs de ruine

[52] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996

[53] Ephéméride

[54] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996

[55] Fleurs de ruine

[56] Du plus loin de l'oubli

[57] Fleurs de ruine

[58] Fleurs de ruine

[59] Nosferatu : eine Symphonie des Grauens (Murnau) : "Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre."

[60] Fleurs de ruine

[61] Interview in Les Inrockuptibles, 1990.

[62] Fleurs de ruine

[63] Elle s'appelait Françoise... (Préface)

[64] Vestiaire de l'enfance

[65] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996

[66] Interview in Madame Figaro, janvier 1999

[67] Voyage de noces

[68] Fleurs de ruine

[69] Quartier perdu

[70] Interview in Le Figaro Madame, mai 2001

[71] Fleurs de ruine

[72] Des inconnues

[73] Dora Bruder est une sorte d'enquête sur une jeune Juive portée disparue à Paris durant l'Occupation. Avant de fuguer et d'être arrêtée et déportée, elle est inscrite un certain temps dans un pensionnat religieux, Saint-Coeur-de-Marie.

[74] Les boulevards de ceinture

[75] Quartier perdu

[76] Livret de famille

[77] "Je risque une explication des "pots au noir" de Winegrain -ainsi appelait-il ses accès de désespoir. Il ne s'était jamais remis d'avoir quitté le collège du Montcel. Lui et Bourdon nous racontaient pendant des nuits entières leurs souvenirs d'adolescence et nous comprenions que cette période du Montcel demeurerait la plus belle de leur vie.. " Memory Lane

[78] De si braves garçons

[79] De si braves garçons

[80] Interview in Libération 26/04/01

[81] Dora Brude

[82] Fleurs de ruine

[83] Interview in Le Figaro Madame, avril2001

[84] Ephéméride

[85] Des inconnues

[86] Dora Bruder

[87] Fleurs de ruine

[88] Dora Bruder

[89] Des inconnues

[90] Libération, 4 septembre 86

[91] Dimanches d'août

[92] Un cirque passe

[93] Villa triste

[94] La petite Bijou

[95] De si braves garçons

[96] Villa triste

[97] De si braves garçons

[98] Du plus loin de l'oubli

[99] Livret de famille

[100] Dora Bruder

[101] Livret de famille

[102] Ephéméride

[103] Ephéméride

[104] Interview in Les Inrockuptibles, 17 janvier 1996

[105] Du plus loin de l'oubli

[106] Interview in Les Inrockuptibles, 17 janvier 1996

[107]  Bouillon de culture, avril 2001

[108] Des inconnues

[109] Villa triste

[110] Villa triste