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Patrick Modiano ou le temps fragile
Lucioles et cafards
"Entre
17 et 21 ans, on était comme dans un gigantesque centre
surveillé. (...) il régnait une ambiance bizarre qui nous
donnait toujours l'impression d'être des clandestins. (...)
C'est aussi pour cette raison que dans mes romans des jeunes gens
arrivent à côtoyer des personnes plus âgées.
Pour obtenir des choses, entrer dans certains endroits, il arrivait que
l'on passe par leur entremise. Même dans un domaine strictement
sentimental, certaines filles avaient tendance à aller voir de
ce côté-là... Mais naturellement on tombait parfois
sur des gens un peu troubles." [1]
On
croit aux aînés. On cherche leur protection, on se laisse
aspirer dans le sillage de leur apparence. Qu'ont-ils fait, eux, de
leur jeunesse ? On ne sait déjà plus. Il est vrai que "cela se perd dans la nuit des temps"[2]. Tous ont fini par vieillir, parfois plus ou moins bien. C'est parfois leur drame, tant "il doit être très difficile, passé un certain âge, de ressembler à Tintin."[3] Ils font désormais partie de ceux qui ont "commencé à survivre". Certains se sont accrochés à leur adolescence et sont devenus la caricature de ce qu'ils étaient : "
A quoi rêvait ce soir Mickey du Pam-Pam? Et pourquoi certaines
personnes restent-elles, jusque dans leur vieillesse,
prisonnières d'une époque, d'une seule année de
leur vie, et deviennent-elles peu à peu la caricature
décrépite de ce qu'elles furent à leur
zénith ?"[4]
Ces survivants vivent momifiés dans la tragédie du
regret. Ils ne peuvent que s'accrocher à leurs souvenirs, se
persuader encore qu'ils n'ont pas trop vieilli, à l'image des Peter Pan, ce groupe de musiciens qui, vingt ans après leurs débuts, tentent encore de croire à leur jeunesse : “ Nous tenons encore rudement bien le coup, non ? ”[5]
D'autres
subsistent encore quelque temps sur leur élan. Il y a ceux qu'on
appelle les vieux beaux comme Daniel Hendrickx avec sa "tête léonine" et ses "airs de satyre" ou Fossorié dont la "chevelure bleu-gris ressemblait à un casque ouvragé"[6].
Anciens sportifs ou acteurs d'une époque déjà
lointaine, ils s'accrochent à leur petite
notoriété pour épater leur entourage de plus en
plus restreint et profiter de leurs dernières chances de
séduction. Certains, trop lucides, tels le docteur Meinthe[7] ou Georges Bellune[8],
préfèrent écourter le naufrage et n'en
réchappent pas. D'autres affichent encore l'illusion de la
réussite et de l'avenir. Ils font des "affaires" ou travaillent
dans les "spectacles". Mais on ne les fréquente pas
impunément: il y a danger. Trafics d'influences, marché
noir, escroqueries en tous genres... Avec les années noires en
filigrane. Ces clones du Père naviguent en eaux troubles et, un
jour, eux aussi vont préférer disparaître. En
attendant, ils paradent et continuent à brûler leur vie.
Il
arrive également que certaines figures, plus secondaires,
"hantent" curieusement les histoires; on dirait qu'ils fonctionnent
comme des parasites angoissants et surtout irrésistiblement
comiques. Ainsi le "majordome à tête de jockey et chaussons escarpins" qui glisse dans l'appartement de Quartier perdu, l'écrivain culturiste de Vestiaire de l'enfance, celui que le narrateur surnomme "l'insecte", ou bien Rachman qui se frictionne au Synthol toute la journée[9]. Ces figures récurrentes gangrènent la réalité et finissent par enrayer le récit jusqu'à
l'absurde ou à l'hystérie. Et il est là, l'humour
modianesque, derrière ces figures de fantoches lamentables.
Combien de lads, de jockeys ou d'invraisemblables silhouettes
hallucinatoires et obsédantes. Citons seulement le "Mime Gil" dans Chien de printemps, mari jaloux qui file son rival en sifflotant Il était un petit navire, ou pire, voire encore plus drôle et inquiétant, Séverin dans Poupée blonde: "Regardez...
Un vieux lycéen d'une quarantaine d'années en blouse
grise et en charentaises (...) Il porte des culottes courtes (...) Il
sort de sa poche un lance-pierre... Il a dû nous voir
derrière la fenêtre... Il nous prend pour cible..." La
surveillance n'a peut-être jamais cessé et il y a toujours
un de ces figurants malsains qui veille, comme pour rappeler qu' "un jour ou l'autre, il faudra rendre des comptes"[10].
Il faut pourtant continuer à vivre et parfois à errer. Chercher une lueur dans le brouillard ou la nuit : "Là-bas,
sur le trottoir de gauche, l'enseigne lumineuse d'une pharmacie. Je ne
la quittais pas des yeux, de peur de me retrouver dans
l'obscurité. Tant qu'elle brillait de sa lumière verte,
je pouvais encore me guider."[11] A une journaliste qui lui faisait observer que Thérèse, l'héroïne de la Petite Bijou, ne parvient à se raccrocher au monde que par "les rencontres de hasard et que les seules personnes qui lui tendent la main sont des inconnus", P. Modiano confirmait : "(...)
Il me semble me souvenir d'une phrase. A la fin d'Un Tramway
nommé Désir, l'héroïne dit : "Qui que vous
soyez, j'ai toujours recours à la gentillesse des inconnus."[12]
Si Thérèse parvient à surnager et peut-être
à renaître, c'est grâce à deux rencontres :
celle de Moreau-Badmaev, le traducteur, qui cherche à la
comprendre et à la conseiller ("Il faut trouver un point fixe pour que la vie cesse d'être ce flottement perpétuel")
et surtout à une pharmacienne dont la présence,
simplement physique, finit par la rassurer, ne serait-ce que
provisoirement ( "Je n'avais jamais rencontré chez
quelqu'un autant de douceur et de fermeté (...) Quelqu'un me
protégeait. Je n'avais plus honte ni peur de rien."). D'autres figures éclairent ainsi l'œuvre, comme des sentinelles douces et lumineuses. Ainsi Hutte, dans Rue des Boutiques Obscures, ("Sans
lui, sans son aide, je me demande ce que je serais devenu, voilà
dix ans quand j'avais brusquement été frappé
d'amnésie et que je tâtonnais dans le brouillard. "), le photographe Francis Jansen dans Chien de printemps, ("
Il m'avait dit : " Ne vous inquiétez pas, mon petit... Moi aussi
il m'est souvent arrivé de tomber dans des trous noirs."), ou encore le couple Rigaud de Voyage de noces ("Quand je vous ai vu ce matin au bord de la route, je me suis demandé si vous aviez des parents.").
On pourrait en citer d'autres, plus discrets, plus furtifs, qui jouent
les parents, les grands frères ou les grandes sœurs de
substitution. La complicité, la protection, l'amitié ne
durent hélas que l'espace d'une rencontre. Quelque chose s'est
produit - un signe, une confidence, un espoir - mais on ne s'en
aperçoit qu'à peine, ou peut-être longtemps
après : "Il arrive qu'
un soir, à cause du regard attentif de quelqu'un, on
éprouve le besoin de lui transmettre, non pas son
expérience, mais tout simplement quelques-uns de ces
détails disparates, reliés par un fil invisible qui
menace de se rompre et que l'on appelle le cours d'une vie."[13] Déjà, le temps passe et les gens disparaissent sans laisser de traces : "Un
jour, les aînés ne sont plus là. Et il faut bien se
résoudre à vivre avec ses contemporains. "[14] Et, cette fois, définitivement seul.
Ma mère...
La
mère se veut actrice. A cause de la guerre, elle quitte la
Belgique, où elle a entamé une minuscule carrière
et rencontre, à Paris, le père de Patrick Modiano : "Sans
cette époque, sans les rencontres hasardeuses et contradictoires
qu'elle provoquait, je ne serais jamais né."[15] Les traces de ces premières fois sont hélas trop vite effacées : "Tous
ceux qui étaient là, avec eux, et qui auraient
témoigné de leur première rencontre et de cette
soirée, ont disparu."[16] Il faut déjà imaginer, trouver les mots pour cette histoire d'amour qui ne durera pas :"
Ma mère et mon père parlaient ensemble. "Ils
dînaient tous les deux, dans la salle à manger du
quatrième. Ensuite, ils passaient au salon (...) Ils
écoutaient la radio, sans doute et ma mère tapait
à la machine (...) Mon père lisait (...) Ils parlaient,
ils faisaient des projets. Ils avaient souvent des fous rires." [17]
Cette jeune fille "qui ressemble à Vivien Leigh"[18]
tente de persister dans l'industrie du cinéma. Durant
l'Occupation, elle vivote de sous-titres ou de doublages en
néerlandais. Par la suite, elle apparaît dans quelques
rôles de second plan, également au théâtre,
mais sans jamais parvenir à s'imposer : "Quelle
pièce jouait ma mère au Fontaine ? Un vaudeville
écrit par un soyeux lyonnais et sa maîtresse (...) Ce
dimanche, les fauteuils étaient vides, comme d'habitude..."[19]
La vie semble même difficile pour cette mère qui n'arrive pas à joindre les deux bouts: "
Soyons franc jusqu'au bout : ma mère et moi, en 1963, nous
avions vendu à un Polonais (...) les quatre costumes (...), les
chemises et les trois paires de chaussures Weston avec embauchoirs de
bois clair qu'avait laissés un ami de mon père (...)
Nous
n'avions pas un sou cet après-midi-là. Tout juste la
menue monnaie que m'avait remise l'épicier de la rue Dauphine,
contre des bouteilles en consigne."[20]
Le
fils est placé, à droite, à gauche, chez des amis
ou dans des pensionnats, tandis que la mère part pour
d'improbables tournées de spectacles. C'est un fantôme,
encore plus transparent que les autres, qui se signale, parfois, par
une carte postale, de Tunis ou de La Chaux-de-Fonds [21]...
C'est une ombre fragile qui se raccroche épisodiquement à
son enfant à qui elle fait partager ses incohérences.
Bientôt le fils doit même - toujours pour survivre -
affronter l'indifférence du père : " Mes
parents étaient séparés, mais habitaient le
même immeuble (...) Une querelle de palier s'est
déclenchée ce jour-là entre mes parents,
concernant la très modeste pension que mon père avait
été contraint de verser pour mon entretien par une
décision de justice (...) Ma mère a voulu que je sonne
à sa porte et que je lui réclame cet argent qu'il n'avait
pas versé. Nous n'en avions malheureusement pas d'autre pour
vivre."[22]
Au
bout du compte, le personnage reste flou, jamais très
défini psychologiquement ou même physiquement. Peu
évoqué finalement, surtout jamais
égratigné, elle demeure une figure un peu absente, un peu
fantasque à qui un fils n'ose rien reprocher de trop
définitif.
Seule, la figure maternelle de Suzanne Cardères, qui hante sa fille Thérèse, la Petite Bijou,
apparaît étrangement négative. On prête
à cette mère une ligne de vie fantomatique et
brisée qui, par échos, rappelle d'autres traits : le
monde du spectacle et du cinéma dans lequel baigne la petite
fille et sa mère, les hauts et les bas d'une carrière
approximative, les appartements trop luxueux ou trop vides, les cartes
postales du Maroc, les angoisses d'une enfant que l'on abandonne de
plus en plus et que l'on finit par oublier...
La
narratrice, qui entrevoit par hasard dans le métro celle qu'elle
pense être sa mère et qu'elle n'a pas revue depuis de
longues années, se met à la suivre jusqu'à
l'immeuble minable dans lequel elle vit désormais,
criblée de dettes. Le passé ressurgit, par bribes
douloureuses, n'épargnant pas ce personnage égoïste
et lunatique que ses voisins surnomment désormais Trompe-la-mort. Mais il n'y aura pas de rencontre. "A quoi bon ?"
soupire Modiano, qui avait pourtant écrit la scène mais
l'a supprimée dans la version définitive. A quoi bon
régler ses comptes avec ce "manteau jaune", cette étrangère qui disparaît déjà dans un autre métro ?
Mon père...
Dans
les romans de Modiano, les jeunes gens en mal de repères et
d'affection rencontrent souvent des gens plus âgés qui,
selon les circonstances, se comportent plus ou moins comme des figures
parentales, surtout paternelles. L'auteur lui-même a semble-t-il
passé une partie de sa jeunesse sous l'influence ou la
bienveillance d'aînés, parfois d'ailleurs prestigieux,
comme Queneau par exemple. Mais celui que l'on nomme père et qui
hante l'œuvre de bout en bout apparaît trop présent
pour être fictif. Son image s'est quelque peu nuancée au
fil des récits sans pourtant se modifier profondément.
Quelle
vision faudrait-il garder de ce père ? Un escroc? un grand
fantasque? Un type un peu sournois? Un copain ? Un père indigne?
Après
guerre, c'est-à-dire à partir du moment où le
fils-narrateur peut vivre partiellement les journées incertaines
de son père, on découvre un homme étrange,
à la fois désœuvré et très
occupé par des activités troubles : conversations
à voix basse, échange d'enveloppes, de mallettes,
interminables coups de téléphone, fréquentations
très bizarres, voyages mystérieux, projets multiples et
impossibles...
Le père joue de son image rassurante pour séduire les banquiers ou les investisseurs potentiels :
"Il
parlait avec un léger accent parisien (...) et il employait, de
temps en temps, des mots d'argot. Mais il pouvait inspirer confiance
à des bailleurs de fonds, car son allure était celle d'un
homme aimable et réservé, de haute taille, et qui
s'habillait de costumes très stricts."[23]
Mais
les milieux d'affaires dans lesquels il évolue semblent
composés d'individus au passé et au présent peu
reluisants :
"Il
m'évoquait, peu à peu, ces dizaines d'individus qu'allait
retrouver mon père dans des halls d'hôtels ou des
cafés (...) Chez le plus élégant d'entre eux,
celui qui de prime abord semblait le plus respectable, finissait
toujours par percer un marchand forain aux abois."[24]
Des
individus avec qui l'on passe des marchés - réels ou
fictifs -, dont il faut toujours se méfier et qu'il ne faut pas
hésiter à manipuler ou à tromper :
"J'avais
assisté à plusieurs de leur rendez-vous dans le hall du
Claridge. Ils échangeaient des dossiers ou des documents
photocopiés qu'ils paraphaient, au terme de longues discussions.
(...) La dernière fois, il m'avait donné une tape sur
l'épaule en prononçant cette phrase mystérieuse :
- A partir de maintenant, Reynolde va l'avoir "in the baba".[25]
Vivre
d'expédients... Si l'expression est devenue un peu
désuète, elle colle parfaitement au personnage qui, fort
de son expérience en eaux troubles durant l'Occupation, s'est
débarrassé de tous scrupules :
"Ainsi
l'appartement qu'habitaient Jacques de Bavière et sa
prétendue belle-mère n'était en
réalité qu'un club de bridge. J'ai pensé à
mon père. Lui aussi aurait volontiers recouru à un tel
procédé..."[26]
Parfois ce père, momentanément oisif, s'occupe un peu de son fils et tente de le distraire :
"Nous
dînions à la maison. Ensuite, nous allions voir un vieux
film ou manger un sorbet, les nuits d'été, à la
terrasse du Ruc-Univers. Quelquefois nous restions tous les deux dans
son bureau, à écouter des disques ou à jouer aux
échecs, et il se grattait de l'index le haut du crâne."[27]
Mais
entre ce père qui s'agite et parle trop et ce fils silencieux et
observateur, le courant ne passe jamais. Même les jeux semblent
absurdes, à l'image de celui-ci :
"Nous restions silencieux, mon père et moi. De temps en temps, pour rompre le silence, il disait :
- On va se peser ? (...)
Nous
montions sur cette balance, l'un après l'autre (...) nous
revenions nous asseoir à la terrasse du Café de la Paix.
De nouveau, le silence entre nous, jusqu'à l'instant où
mon père laissait tomber, de sa voix distraite:
- On va se peser ?"[28]
Conscient
de cette absence de complicité et du manque affectif dont
souffre son fils, le père vient parfois lui rendre visite dans
les pensionnats, où il est "consigné"
pendant la période scolaire, lui prodigue des conseils qu'il n'a
jamais pu appliquer à lui-même et tente même de
tracer son avenir :
"
S'il attachait tant d'importance aux études, c'est que lui n'en
avait pas faites et qu'il était un peu comme ces gangsters qui
veulent que leurs filles soient élevées au pensionnat par
les frangines".[29]
Mais,
avec l'adolescence, l'incompréhension se fait de plus en plus
douloureuse. La vie du père échappe, sans doute, peu
à peu, à toute forme de cohérence et le fils
assiste, par bribes, à cette dérive. Un des narrateurs
évoque une photo où il est à Rome, en compagnie de
son père et d'une Italienne "plus jeune que lui de 20 ans" dans une boite de nuit proche de la Via Veneto. Il se perçoit comme "
un adolescent au smoking de location trop ample et au regard vague
comme tous les enfants qui se trouvent en mauvaise compagnie car ils
n'ont pas leur mot à dire et ( qu') ils ne peuvent encore vivre leur vie."[30]
La plus grande des incompréhensions se condense peut-être dans le fameux épisode du "panier à salades".
A la suite d'une altercation familiale un peu dérisoire, le
père se retrouve avec son fils dans un fourgon de police :
"J'étais
étonné que mon père, qui avait vécu pendant
l'Occupation ce qu'il avait vécu, n'eût pas
manifesté la moindre réticence à me laisser
emmener dans un panier à salade."[31]
Car,
pour l'adolescent, son père, arrêté à deux
reprises durant la guerre, ne peut oublier les heures sombres qu'il a
passées aux mains des policiers et surtout le destin tragique
auquel il a échappé. Interpellé une
première fois, il profite d'une panne de courant pour
disparaître.[32]
Une deuxième fois, il est arrêté, conduit dans une
annexe de Drancy et libéré très vite grâce
à l'intervention d'un "ami", lequel sera d'ailleurs
fusillé à la Libération[33].
Le jeune homme sait, déjà plus ou moins
confusément, tout cela. Il est lui-même hanté par
cette période noire qu'il voudrait exorciser ou vomir : "Moi
je voulais dans mon premier livre répondre à tous ces
gens dont les insultes m'avaient blessé à cause de mon
père"[34]. Pourtant, il y a comme une amnésie que le fils perçoit sans doute comme la plus absurde des injustices : "J'ai
bien senti que mon père n'aurait pas levé le petit doigt
si ce commissaire avait exécuté sa menace et m'avait
envoyé au Dépôt."[35]
Les
rapports ne cessent de se dégrader, surtout lorsque ce
père, à l'existence et au passé si approximatifs,
décide que son fils doit faire son service militaire et
même devancer l'appel. "Il me déroba mes papiers militaires pour tenter de me faire incorporer de force à la caserne de Reuilly."
Après cette épisode, les versions sont un peu différentes selon les livres. "Jamais revu" dans Dora Bruder. D'autres romans laissent supposer des contacts jusqu'à ce que ce père finisse par quitter la France : "Mon père était parti en Suisse pour y finir sa vie".[36]
L'épisode du départ est même retracé et l'on
assiste à ce qui pourrait ressembler à des adieux : "
Mon père m'avait paru brusquement vieilli et las, comme
quelqu'un qui, depuis trop longtemps, joue au "chat et à la
souris" et qui est sur le point de se rendre."
Désormais,
le sentiment général relève plus d'une forme de
pitié attendrie. Finie la rage des Boulevards de ceinture ("
Me reconnaissez-vous ? (...) A quoi bon vous secouer par les
épaules, vous poser des questions ? Vous êtes une motte de
beurre...), éteinte, l'espèce de haine méprisante ("Et
maintenant que nous sommes assis l'un face à l'autre comme deux
chiens de faïence et que je peux à loisir considérer
votre grosse tête levantine...") qui traversait ce roman
avec notamment un long monologue qui semblait s'adresser à un
père qui ne l'avait jamais écouté. La recherche et
le meurtre du père se diluent dans la dérision et le
pathétique.
Les
années ont passé, nombreuses, et le père est mort,
physiquement. Persistent maintenant des images définitivement
lointaines qui transforment ce personnage trop encombrant en inconnu.
Le voici qui disparaît pour la Suisse, "vieux pardessus bleu marine dans la foule des voyageurs de la gare de Lyon[37] ou, encore pire, dans Ephéméride, dépeint comme "un homme de haute taille sans tête."
Nationale 201
"
Mon âme de métèque réclamait de beaux
dépaysements. Il me sembla que la province française me
les dispenserait mieux que le Mexique ou les îles de la Sonde. Je
reniais mon passé cosmopolite. J'avais hâte de
connaître le terroir, les lampes à pétrole, la
chanson des bocages et des forêts." [38]
Dans leur volonté de se fixer et de stabiliser leur existence et
leur univers, les personnages de Modiano, ces êtres aux
passés décomposés et aux origines floues doivent
s'imposer de vraies images empreintes de normalité, de
réussite sociale et d'identité nationale. C'est pour
cette raison que l'on retrouve dans l'œuvre cet attrait et cette
fascination pour ce qu'on nommera la province idéale, forme
d'exotisme inversé. La province devient alors le lieu de la
sécurité et du bien-être. Elle repose des lieux
provisoires et cosmopolites. L'exotisme, cela devient un magasin de
motocyclettes, " une chambre, Nationale 201, dont les vitres trembleraient au passage des poids lourds" ou une petite ville comme Bayonne ou Annecy.
Dès le premier roman, La place de l'étoile,
le narrateur, image enflée du métèque et du juif
errant, se complaisait à rêver à la province et
à la vraie France. Son existence hallucinée le conduira
même jusqu'à y séjourner provisoirement afin de
s'inventer un véritable pedigree d'écrivain
français : " De quelle adolescence pouvais-je
parler, moi, Raphaël Schlemilovitch, sinon de l'adolescence d'un
misérable petit juif apatride ? Je ne serai ni Gérard de
Nerval, ni François Mauriac, ni même Marcel Proust. Pas de
Valois pour réchauffer mon âme, ni de Guyenne, ni de
Combray. Aucune tante Léonie. Condamné au Fouquet's, au
Relais Plaza, à l'Elysée Park où je bois
d'horribles liqueurs anglo-saxonnes." Et lorsque ce même
personnage évoque une adolescence idéale, il resitue ses
études secondaires à Libourne ou à Bordeaux et
cite Mauriac comme chantre de la province. Clin d'œil aussi
à Jules Romains lorsque le narrateur, ses études
secondaires achevées, s'identifie à Jallez et Jerphanion,
les petits provinciaux qui "montent à Paris". "Désormais
le béret et la blouse gris mâchefer de la khâgne me
protégeront contre moi-même. Je renonce aux Craven et aux
Khédive. Je fumerai du tabac gris."
Il y a dans Villa triste
une évocation peut-être plus précise de cette
province rêvée. Victor Chmara, le narrateur, ne cesse de
s'interroger sur le passé de sa maîtresse Yvonne. Au fil
des années, il semble que cette dernière se soit
forgée une image qui ne lui corresponde pas, celle d'une jeune
femme désabusée qui fréquente les palaces et les
casinos et aspire à une carrière d'actrice. Pour Chmara,
il n'y a rien de troublant dans ce paraître. Ce qui l'intrigue
vraiment, ce sont ses origines : reconstituer le passé d'Yvonne,
l'enfance et l'adolescence de celle qui fut une vraie petite
Française. "
Et c'était pourtant la seule chose qui manquait à mon
bonheur : le récit d'une enfance et d'une adolescence
passées dans une ville de province. Comment lui expliquer
qu'à mes yeux d'apatride, Hollywood, les princes russes et
l'Egypte de Farouk semblaient bien ternes et bien fanés
auprès de cet être exotique et presque inaccessible : une
petite Française?"
C'est
durant le trajet qui les mène tous deux chez l'oncle d'Yvonne
que le narrateur semble soudain plonger dans cette province tant
désirée. A mesure que l'on s'éloigne des quartiers
chics, on pénètre dans des zones bien plus rassurantes : "
Nous laissions derrière nous tout ce qui fait le charme factice
d'une station thermale, tout ce pauvre décor d'opérette
où finit par s'endormir de tristesse un très vieux pacha
égyptien en exil. Les magasins d'alimentation et de
motocyclettes remplaçaient les boutiques de luxe." Cet
itinéraire est jalonné de ce qui appartient ou
appartenait à un quotidien et à une banalité
typiquement française. On redécouvre des avenues
bordées de platanes, des magasins
d'électroménager, des " affiches annonçant la fête paroissiale et la venue du cirque Pinder..." Victor Chmara remonte ainsi jusqu'au cœur d'une enfance provinciale : "Elle avait certainement suivi le même chemin, au retour de l'école ou d'une surprise-partie en ville."
Pour
le narrateur qui n'a connu qu'une suite discontinue d'appartements ou
d'hôtels fantômes et dont les parents ont disparu,
retrouver l'ancienne chambre d'Yvonne - " Une chambre dont la fenêtre donnait sur la nationale " - constitue
comme l'ultime étape vers le bonheur français. Chmara
découvre au fond d'un placard ce qui pourrait être comme
un condensé définitif de cette province idéale,
son ancien cartable d'écolière : " J'ai
ouvert le cartable, glissé une main à l'intérieur
et ramené un vieux crayon à moitié taillé
qui se terminait par une gomme grisâtre. L'intérieur du
cartable dégageait une odeur écœurante de cuir et
aussi de cire..."
Dans Livret de famille,
le personnage principal nous raconte la longue quête de son oncle
Alex à la recherche d'un "vrai" moulin français.
Hélas, on ne lui propose qu'un moulin entièrement
reconstitué à l'asiatique et baptisé
Yang-Tsé. Une lourde pluie s'abat soudain comme la mousson et un
serveur annamite s'avance avec un plateau et de la quinine. La
désillusion de l'oncle est aussi grande que ses aspirations
provinciales :
"
Pendant le voyage, il avait rêvé d'un vieux moulin de
pierre, d'une rivière qui coulait au milieu des herbes et de la
campagne française. Nous avions traversé l'Oise, l'Orne,
l'Eure et d'autres départements. Enfin nous étions
arrivés dans ce village. Mais à quoi, mon oncle, avaient
servi tant d'efforts ?"
Ce n'est qu'à l'occasion de la parution des Inconnues que P. Modiano évoquera de nouveau cette province "à la Mauriac":
"Souvent,
j'ai rêvé d'écrire un livre qui se passerait dans
une ville de province, mais peut-être une province qui ne
correspond plus à ce qu'elle est aujourd'hui. Une province
où certaines choses avaient de l'importance, comme la gare, les
cinémas, le café qui restait ouvert la nuit. En fait, on
parle toujours d'un fantastique social à Paris, mais en province
aussi ça existe."[39]
Province
romanesque, province idéalisée peut-être,
même si les jeunes filles de ces courtes histoires ne
rêvent que d'une seule chose : partir vivre leur vie ailleurs. Le
mur noir des Lazaristes lyonnais, le trajet du pensionnat, l'avenue
d'Albigny, les platanes, les hivers vides, le monde est
déjà exigu pour ces adolescentes trop pures. L'auteur
lui-même, dans Ephéméride, nous confie ses aspirations d'alors : "En
province, à Annecy, à Saint-Lô, c'était
encore l'époque où tous les rêves et les promenades
nocturnes échouaient devant la gare d'où partait le train
pour Paris."
Neige
Au hasard d'un acte de mariage, le narrateur de Livret de famille
découvre que l'union de ses parents a été
célébrée à la mairie de
Mégève, durant l'Occupation. Mégève revient
régulièrement au fil des romans, comme une station
idéale, proche des vraies montagnes et surtout des vraies
frontières. D'autres lieux montagnards sont
évoqués : Kitzbühel, San Anton, l'Engadine... On y
séjourne dans de vastes et confortables chalets d'où l'on
peut contempler les cimes et les neiges. Mais ce sont des chalets
singulièrement clos où l'intérieur paraît se
protéger de l'extérieur. On regarde la neige tomber, on
sort très peu, on vit en couple ou en cercle fermé : "Le
chalet était à nous. Je voudrais revivre certaines nuits
limpides où nous contemplions le village, en bas, qui se
découpait avec netteté sur la neige et l'on aurait dit un
village en miniature, l'un de ces jouets que l'on expose à
Noël, dans les vitrines. Ces nuits-là, tout paraissait
simple et rassurant...[40]" Comme
si la pureté même du décor naturel pouvait
paradoxalement dissimuler une menace potentielle. Car, si la montagne
et la neige offrent quiétude et sécurité
apparentes à des êtres fatigués par l'existence,
elles produisent aussi une étrange impression
d'étouffement ou d'encerclement. Songeons à Pulli,
l'exilé égyptien de Villa triste : "- Vous avez de la chance de partir. Ah ces montagnes...
Il me désignait le col des Aravis, dans le lointain, qui était visible, au clair de lune.
- On dirait toujours qu'elles vont nous tomber dessus. J'étouffe, Chmara."
Dans Poupée blonde,
c'est la neige qui devient une obsession incompréhensible. Que
ce soit en Autriche ou à Paris, on semble asphyxier par cette
neige irréelle qui ne cesse de tomber à gros flocons :
" - Félix : Mais oui, il neige!
- Aldo : a alors! en plein mois d'août ! (...)
- Geneviève : Jamais, tu m'entends, jamais je ne reviendrai en Autriche ! (...) Je ne veux pas mourir sous cette neige."
Mme Blin, la richissime héritière de Quartier perdu, fuit son chalet de Haute-Savoie qui lui "donne le cafard". Comme le couple de Rue des Boutiques Obscures qui bientôt sombre dans l'angoisse : "La
neige tombait et j'étais gagné par une impression
d'étouffement. Nous ne pourrions jamais nous en sortir, Denise
et moi. Nous étions prisonniers, au fond de cette vallée,
et la neige nous ensevelissait peu à peu." D'ailleurs, le
pressentiment se révèle exact. Au passage clandestin de
la frontière, Odile disparaît dans les neiges, comme
engloutie par les montagnes qu'un passeur malhonnête lui impose
de franchir. Le narrateur perd sa trace et renonce à lutter : "Il
neigeait toujours. Je continuais de marcher, en cherchant vainement un
point de repère. J'ai marché pendant des heures et des
heures. Et puis, j'ai fini par me coucher dans la neige. Tout autour de
moi, il n'y avait plus que du blanc." La blancheur étouffe et finit, comme le sable, par effacer jusqu'à la moindre trace.
Oswald et les autres chiens
Vous souvenez-vous des Aventures de Choura, bande dessinée pour les "plus de cinq ans",
écrite par Patrick Modiano et illustrée par son
épouse ? Le héros est un chien, un labrador blanc aux
yeux bleus (comme il est "indiqué sur son passeport").
Menacé par ses maîtres d'être envoyé en
pension, il finit heureusement par se faire adopter par la baronne
Orczy, l'auteur du Mouron rouge. Choura file alors des
jours heureux, du côté de Monte Carlo et rencontre
même, au cours d'une seconde aventure[41],
une jeune fille (-chien ?), Flor de Oro. Courtes histoires où
l'auteur se fond dans la fluide légèreté de
l'enfance et surtout met en scène un animal très
présent dans le reste de son oeuvre : le chien "blond" d'Henri de Palmira "qui porte un blouson de daim", Bobby-Bagnard, à la "gueule de voyou", Raymond, "le labrador noir", d'autres encore, avec et sans prénoms "humains" : Mektoub, Jacques, Paul, Peggy... et Oswald, un dogue qui souffre de "mélancolie portugaise", ce qui pourrait le pousser au suicide.
Les
chiens sont comme des anges animaux qui veillent sur les hommes et les
apaisent de leurs douces présences silencieuses. Ils ne jugent
pas et se contentent d'être là aux côtés de
leur alter ego humain :
"Le
chien s'arrêtait de temps en temps et me fixait d'un drôle
de regard. Il semblait ne pas me prendre très au sérieux
et vouloir m'indiquer que pour le moment nous étions en de
bonnes mains (...) Il devait en savoir long sur la vie..."[42]
Peut-être
que leurs courtes vies silencieuses, de témoin ou de victime, ne
sont qu'un raccourci de nos propres fragilités. Dans Livret de famille,
un directeur de chenil rêve de créer un fichier central
où seraient répertoriés tous les chiens à
leur naissance, son tourment étant "de
penser à tous ces milliers et ces milliers de chiens morts dans
l'anonymat et sans qu'ils eussent laissé la moindre trace."
Photomaton
"
La Photographie ne remémore pas le passé (rien de
proustien dans une photo). L'effet qu'elle produit sur moi n'est pas de
restituer ce qui est aboli (par le temps, la distance), mais d'attester
que cela que je vois, a bien été."[43] Roland
Barthes définissait ainsi l'essence de la photographie. Chez
Modiano, le constat pourrait être évidemment proche :
souvent les personnages, dans "l'incertitude", se raccrochent aux
photos qui attestent de l'existence des êtres et des choses. Le "ça-a-été" de Barthes est rassurant. Il permet de fixer le monde et de le légitimer : "Il
existe des gens qui vous montrent, collées dans des albums, des
photos d'eux à chaque moment de leur vie. Ils ont la chance
d'avoir toujours à portée de la main un appareil
photographique qui leur sert de témoin." [44]
Dora Bruder
est une enquête vaine mais minutieuse sur une jeune Juive
disparue dans le Paris de l'Occupation. A deux reprises,
l'auteur-narrateur (les deux semblant ici se confondre plus que jamais)
découvre des photos de Dora. Bien que l'auteur ne puisse les
situer dans un cadre ou un contexte précis, ces clichés
nous sont décrits dans leur immense simplicité. Des
regards, des poses, des vêtements. Ces clichés confirment
l'existence de Dora et des siens : " Des photos comme il
en existe dans toutes les familles. Le temps de la photo, ils
étaient protégés quelques secondes et ces secondes
sont devenues une éternité." Elles participent même de ce que Barthes nomme le punctum,
c'est-à-dire qu'indirectement par le biais de l'évocation
de ces photographies naît l'émotion soudaine : "cela est mort et cela va mourir"[45] Mais ces preuves ne constituent que des pièces éparpillées d'un puzzle dont on sait qu'il manquera forcément
des éléments majeurs. L'effet est alors étrange :
plus on visualise ces photographies, plus elles semblent
s'éloigner de nous ou ne former, comme pour le narrateur, que "des ombres et des taches de soleil".
Pire
encore : ces photos de Dora n'ont de sens que parce qu'elles ont
été en quelque sorte "mises en scène"
littérairement par l'auteur-narrateur. Isolées, hors
contexte, retombées dans une boite ou un album
poussiéreux, elles ne seront bientôt plus que des photos
d'anonymes semblable à ce personnage évoqué dans Rue des Boutiques Obscures : "
Nous nous entretenions souvent avec Hutte de ces êtres dont les
traces se perdent. (...) il citait en exemple un individu qu'il
appelait "l'homme des plages". Cet homme avait passé quarante
ans de sa vie sur des plages ou au bord des piscines, à deviser
aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et
à l'arrière-plan de milliers de photos de vacances, il
figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne
pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là."[46] La trace photographique de Dora apparaît soudain si fragile que Modiano croit juste de préciser : "Si je n'étais pas là pour l'écrire, il n'y aurait plus aucune trace de cette inconnue." Comme si l'écriture se posait comme ultime témoignage.
Par
une espèce de processus de décomposition, plus la preuve
photographique semble évidente, moins elle le devient. Dans Rue des Boutiques Obscures
encore, le narrateur amnésique retrouve un cliché sur
lequel il a l'impression de se reconnaître jeune. Or, personne
autour de lui n'accrédite cette possibilité, à tel
point que le personnage est pris de vertige, tant sa certitude se dilue
dans le regard des autres. La photographie ne se constitue pas en
miroir, elle semble comme opaque.
Même lorsque, dans Quartier perdu,
le narrateur finit par identifier une des ses anciennes connaissances
qu'il croyait morte et qu'il se lance, avec un certain Tintin, à
sa poursuite, les preuves s'auto-détruisent comme par magie : "Il
alluma le plafonnier et me tendit deux photos. Sur celles-ci je ne
distinguais que la portière blanche de l'automobile, et dans
l'encadrement de la vitre le col blanc rabattu de l'imperméable.
Tout le reste était noir."[47] .
Parfois même il n'y a plus rien. Dans Des inconnues, une jeune fille tente vainement de retirer dans un magasin un cliché pris par un photographe ambulant. On lui rétorque
sèchement qu'il n'y a pas de photo correspondant à son
ticket. La jeune narratrice ne peut admettre cette disparition qui
serait " la preuve pour l'avenir qu'un samedi
d'été, à Londres, nous passions par cette
rue-là, René, le chien et moi." Il n'y aura pas de photo, le photographe aura disparu et la jeune fille perdra soudain le peu de certitudes qui l'animait.
Restent alors quelques instants de bonheur volés au temps et qui persistent un peu par hasard : "Un
après-midi, à la station de métro de Holland Park,
nous avons fait un photomaton. Nous avons posé en rapprochant
nos visages. J'ai gardé ce souvenir. Le visage de Jacqueline
occupe le premier plan, et le mien, légèrement en
retrait, est coupé par le bord de la photo, si bien qu'on ne
voit pas mon oreille gauche. Après le flash, nous avons eu un fou rire et elle voulait rester sur mes genoux dans la cabine."[48]
Le détournement ludique n'ôtant rien ici à l'usage
ordinaire du photomaton, destiné à être
apposé sur une pièce d'identité "pour faire de vous un individu pénal, guetté par la police"[49]...
Quartiers perdus
Vingt ans après, le héros expatrié de Quartier perdu finit par revenir à Paris. La ville qu'il retrouve ne lui appartient plus: "...une zone franche, une sorte de concession internationale... Oui, j'étais à l'étranger..." Cette fois, ce sont les touristes qui occupent
la Capitale. Japonais ou Allemands par exemple... Dans la nuit
d'été, la ville fond dans l'irréel. Chaleur,
incertitude, black-out... Les réminiscences prennent même
des tours étranges: "Un car de police était à l'arrêt, feux éteints. On y poussait une ombre en costume de Peter Pan."
Dans Voyage de noces,
le narrateur simule un voyage à Rio pour revenir clandestinement
résider du côté de la Porte Dorée et du
Boulevard Soult. Cette mise entre parenthèses, aux confins de la
ville, est bien sûr prétexte à une plongée
dans le passé du personnage mais c'est peut-être
également l'occasion d'accomplir une espèce de phantasme:
celui de l'arrêt sur image. Le narrateur, comme extrait de la
réalité de la ville présente, finit par se fondre
en elle et retrouver des sensations d'avant.
Patrick
Modiano est également devenu cet exilé dans sa propre
ville. Parce que celle-ci a trop changé, parce que les souvenirs
persistent et que les fantômes lancent encore des appels
d'autrefois. Paris est une rêverie définitive : "J'ai
eu l'impression, peu à peu, que les lieux, les ambiances qui
m'aidaient à écrire ont de moins en moins compté
pour moi. Je n'avais plus besoin d'une atmosphère, d'un endroit
où je me sente nécessairement bien. Il me restait des
impressions de Paris, liées à une période
précise de ma vie, qui suffisaient à m'inspirer. Elle se
sont peu à peu détachées de ce que les quartiers
devenaient réellement : elles sont devenues autonomes, vivaient
en moi indépendamment des changements que connaissait la ville."
[50]
Le Paris de Modiano est une planisphère personnelle. A la fois
itinéraire d'une vie et tremplin vers l'imaginaire, lieu de
toutes les incertitudes et pourtant ultime refuge.
D'abord
et surtout, la capitale est prisonnière de sales époques.
Dès lors, elle ne peut être qu'un lieu
définitivement instable, où les années ne
changeront rien. La menace subsiste et l'Histoire peut se
répéter. Il y a du vécu et des coïncidences
que l'auteur ne veut oublier. Que, durant l'Occupation, par exemple,
son père a été arrêté dans un
restaurant de l'avenue Marignan et que, quelque temps plus tard, on l'a
conduit dans une annexe du camp de Drancy d'où il n'aurait sans
doute jamais dû revenir. Que l'appartement familial du 15, quai
Conti a été celui de l'écrivain juif collaborateur
Maurice Sachs. Que Patrick Modiano était un adolescent fugueur,
inquiet, dans cette capitale encore sombre et mystérieuse. Que
l'on avait décrété le couvre-feu pour les mineurs de moins de 16 ans
durant la guerre d'Algérie. Qu'un jour, il s'est retrouvé
dans la même fourgonnette de police que son père. Ce genre
de "détails" vous figent une mémoire. La ville baigne
dans cette lumière noire, équivalente,
crépusculaire où des fantômes rôdent encore
à la recherche de leurs proies : "Ils
se sont installés dans un hôtel particulier, rue
Lauriston, près de l'Etoile, avec d'autres individus peu
recommandables. Ces mauvais garçons - selon l'expression de mon
père- ont glissé peu à peu dans l'engrenage : des
affaires de marché noir, ils se sont laissé
entraîner par les Allemands à des besognes de basse police"[51].
L'enfance
se déroule Rive Gauche, du côté de
Saint-Germain-des-Prés, dans un décor aux allures peu
urbaines : "Bien sûr, il y avait tout le
côté Flore et Deux Magots... Mais le reste du quartier
était plutôt villageois, provincial. Des artisans
travaillaient là, il y avait rue Dauphine beaucoup de magasins
d'alimentation et d'hôtels en mauvais état, habités
par des ouvriers. C'était assez proche de l'ambiance du "Jour se
lève" de Carné."[52]
Pas de quoi rêver. Pas à cet âge-là. D'autant
plus que les approximations familiales commencent à s'accumuler.
Les parents qui ne sont pas toujours là. Et de moins en moins
là. Le début des pensions. Les allers-retours dans des
collèges de banlieue ou de province. Et même l'exil dans
son propre quartier : "Les dimanches soirs d'hiver, le
vent soufflait sur la place du Panthéon. A droite, une
lumière derrière les vitres : le commissariat de police,
l'un des plus inquiétants de Paris. Hier, j'ai cru revivre un
mauvais rêve. C'était l'heure de rentrer au lycée,
là-bas, tout au fond de la place. J'y avais été
pensionnaire à dix-sept ans."[53] Ce territoire est déjà vieux, usé et marqué avant même que l'adolescent Modiano ne puisse l'arpenter seul : "Evidemment,
ce quartier j'ai essayé de le fuir parce qu'il y avait une chape
de plomb, une pesanteur liée à l'enfance..."[54] Même le bouillonnement idéologique du Quartier Latin apparait soudain si lointain et si ténu que "les images d'actualités en noir et blanc" des événements de Mai 68 (...) "paraissent (...) presque aussi lointaines que celles filmées pendant la Libération de Paris."[55] La
Rive gauche est comme un îlot aussi exigu qu'étouffant,
balisé par les écoles et les couvents, et dont il
faudrait pouvoir s'échapper, un peu comme les personnages
imaginés par le jeune narrateur de Du plus loin de l'oubli : "Les
deux héros de "Blackpool Sunday", à leur arrivée
à Paris, se retrouvent tout de suite à
Saint-Germain-des-Prés, hôtel de la Louisiane. Et moi, je
les empêchais de traverser la Seine..."[56]
Même
si, beaucoup plus tard, l'écrivain se décidera à
venir de nouveau habiter de ce côté de la Seine, la Rive
gauche demeurera un territoire presque antédiluvien, peu
évoqué finalement, à part quelques belles
fulgurances comme celle-ci : "Et pourtant, un
après-midi d'été, j'ai retrouvé dans un
éclair, au tournant de la rue Cardinale, quelque chose du
Saint-Germain-des Prés de mon enfance qui ressemblait à
la vieille ville de Saint-Tropez, sans les touristes. De la place de
l'église, la rue Bonaparte descendait vers la mer." [57]
La vraie ville à laquelle aspire l'adolescent Modiano se situe Rive droite : "A
vingt ans, j'éprouvais un soulagement quand je passais de la
Rive gauche à la Rive droite de la Seine, en traversant le Pont
des Arts. La nuit était déjà tombée. Je me
retournais une dernière fois pour voir briller, au-dessus de la
coupole de l'Institut, l'étoile du Nord. Tous les quartiers de
la Rive gauche n'étaient que la province de Paris. Dès
que j'avais abordé la Rive droite, l'air me semblait plus
léger. Je me demande aujourd'hui ce que je fuyais en traversant
le Pont des Arts. Peut-être le quartier que j'avais connu avec
mon frère et qui, sans lui, n'était plus le même." [58] Passé le pont, on s'éloigne des fantômes [59]. On quitte un pays pour entrer dans un autre, on choisit soudain la liberté : "Il
y avait un commissariat de police dans la cour du Louvre (...) Pour moi
celui-ci était le poste-frontière qui marquait vraiment
le passage de la Rive gauche à la Rive droite, et je
vérifiais si j'avais bien ma carte d'identité dans ma
poche." [60]
Le
charme de la ville, son vrai mystère, encore intact, son
fantastique social et urbain, se situait de l'autre côté
de la Seine: "Les nerfs de Paris ont toujours
été sur la rive droite, il y avait les Halles, les
journaux, la bourse, la mode (...) Même les faubourgs de la Rive
droite, Belleville, Montmartre, jouaient un plus grand rôle que
les faubourgs de la Rive gauche..." [61]
La
Rive droite devient toujours plus rassurante et, du côté
de l'Etoile, de Montmartre ou de Pigalle, on finit par ne plus regarder
derrière soi. Les parents sont encore là, avec leur
travail et leurs habitudes. Le père donne ses rendez-vous dans
le hall du Claridge et brasse toujours des affaires hypothétiques : "Je
me souviens de son bureau dans l'immeuble ocre aux grandes baies
vitrées du 1, rue Lord Byron. On pouvait ressortir, en suivant
d'interminables couloirs, par l'avenue des Champs Elysées. Je
crois qu'il avait choisi ce bureau à cause de sa double issue. "[62] La mère est principalement actrice de théâtre et le fils la rejoint souvent dans les coulisses :"Les
endroits qui auront beaucoup marqué mon enfance et mon
adolescence sont les dortoirs des pensionnats et les loges des
théâtres. Je passais souvent des uns aux autres, sans
transition, au hasard des jours de congé. Ainsi, se sont
succédé, au fil des années, les dortoirs aux
veilleuses bleues de multiples pensionnats et les coulisses aux
veilleuses rouges du Vieux-Colombier, du théâtre
Montparnasse,de la Michodière, du Daunou, du Fontaine, du
théâtre Charles de Rochefort, du théâtre
Michel, du Gymnase, de l'Ambigu..."[63]. Au hasard des représentations et des attentes, le théâtre Fontaine [64]
lui permet de découvrir Pigalle. Le quartier est encore
figé dans une ambiance d'avant-guerre, propice à
promenades et rêveries. Modiano s'y installera et y écrira
ses premiers romans : "Pigalle est le premier endroit
où j'ai souhaité me fixer. J'avais 19 ans, je voulais
changer d'univers (...) Ce quartier est devenu une sorte de lieu
magnétique... il a agi comme une sorte de stimulus, de
déclencheur, il était propice à l'écriture."[65]
La topographie modianesque s'est d'abord inspirée des longues reconnaissances jusqu'aux confins de la Capitale : "Je
finissais par connaître des quartiers très
éloignés. J'allais explorer. Ce qui m'intéressait
à l'époque, c'est tout ce qui a été
détruit par le périphérique, une zone
interstitielle bizarre, avec des arbres, qui manquait un peu
d'éclairage, tout un tissu entre chien et loup. " [66] C'est
dans ces zones incertaines au tissu urbain un peu vague, à la
lisière de la ville, que s'esquisse une nouvelle
frontière aussi floue qu'imaginaire. Ces territoires, sans
véritable identité ni caractère, sont propices
à toutes les hypothèses: "Je me sentais bien
dans ces quartiers, j'y respirais. Ils étaient un refuge, loin
de l'agitation du centre, et un tremplin vers l'aventure et l'inconnu.
Il suffisait de traverser une place ou de suivre une avenue et Paris
était derrière soi. J'éprouvais une volupté
à me sentir à la lisière de la ville, avec toutes
ces lignes de fuite... La nuit, quand les lampadaires s'allumaient
place de la porte de Champerret, l'avenir me faisait signe." [67]
Peu
à peu s'est tissée une ville, imaginaire et
réelle, entière et multiple. Le promeneur Modiano et ses
doubles l'ont arpentée jusqu'à l'étourdissement.
Ce n'est pas une ville reconstituée par un archéologue
littéraire, mais une espèce de recueil de sensations, de
"pensées-buées", qui auraient traversé ce marcheur
au fil de ses perditions volontaires. Alors Paris, d'un quartier
à l'autre, d'une rue à l'autre, a pris des allures
exotique, étrange, parfois hallucinatoire.
Parle-t-on bien de Paris quand on évoque l'île des Loups et la maison à l'ascenseur rouge, le château des Brouillards, le restaurant San Cristobal avec ses allures de grotte marine, la rue de l'Orient [68], le port d'Austerlitz où "à l'odeur de vin et de charbon se mêle celle des feuillages du Jardin des Plantes (...) avec en fond le "cri d'un paon et les rugissements du jaguar et du tigre", la Pagode de la rue de Courcelles [69], la concession internationale de la Cité Universitaire, avec ses fausses maisons anglaises [70], l'aquarium du Trocadéro, dont les poissons ont des couleurs d'auto-tamponneuses [71], ou encore quand un homme habillé en gardian mène un troupeau de chevaux sur le boulevard Lefèvre [72]?
A
force de scruter la ville, une géographie personnelle s'est
constituée. Elle traverse les époques et les lie dans une
frise magique où le romanesque devient parfois une autre
alternative à la réalité. Ainsi, dans Dora Bruder, le narrateur est-il troublé par un passage des Misérables :
traqués par Javert, Cosette et Jean Valjean parviennent sur la
Rive droite et se sentent menacés par des ombres. "Et
soudain, on éprouve un grand vertige, comme si Cosette et Jean
Valjean, pour échapper à Javert et à ses
policiers, basculaient dans le vide : jusque-là, ils
traversaient les vraies rues du Paris réel, et brusquement ils
sont projetés dans le quartier d'un Paris imaginaire que V. Hugo
baptise le Petit Picpus. Cette sensation d'étrangeté est
la même que celle qui vous prend lorsque vous marchez en
rêve dans un quartier inconnu. Au réveil, vous
réalisez peu à peu que les rues de ce quartier
étaient décalquées sur celles qui vous sont
familières le jour." Plus troublant encore : au terme de leur fuite, les deux héros se réfugient derrière un mur, dans "
un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être
regardés l'hiver et la nuit"(Hugo). "C'est le jardin d'un
couvent où ils se cacheront tous les deux et que Victor Hugo
situe exactement au 62 de la rue du Petit-Picpus, la même adresse
que le pensionnat du Saint-Coeur-de-Marie où était Dora
Bruder [73]." Les
rêveries de Modiano et de Hugo se sont cristallisées sur
le même territoire, le chargeant soudain d'une intensité
inouïe.
"Je crois aux coïncidences et quelquefois à un don de voyance
chez les romanciers (...) Les efforts d'imagination nécessaires
à ce métier, le besoin de fixer son esprit sur des points
de détail - et cela de manière obsessionnelle - pour ne
pas perdre le fil et se laisser aller à la paresse - toute cette
tension, cette gymnastique cérébrale peut sans doute
provoquer à la longue de brèves intuitions..." nous confie le narrateur de Dora Bruder.
Des intuitions et des sensations qui se condensent au fil des livres,
des promenades et des années pour finir par façonner sa
ville, à la fois mystérieuse, labyrinthique et
caméléon. Le Paris modianesque est si dense dans son
"incertaine précision" qu'il s'est définitivement fondu
dans le Paris réel.
Il
arrive que cette ville trop dense fonctionne aussi comme un aimant dont
on cherche à briser le magnétisme. Dans leur
éternelle fragilité, les personnages de Modiano ne
peuvent envisager de se situer au centre. Ils gravitent autour des
lieux-clés et entament une espèce de mise en orbite
à la périphérie du monde: "Du centre
de Paris, un courant mystérieux nous faisait dériver
jusqu'aux boulevards de ceinture. La ville y rejette ses déchets
et ses alluvions. Soult, Masséna, Davout, Kellerman. Pourquoi
a-t-on donné des noms de vainqueurs à ces lieux
incertains? Elle était là notre patrie." [74]
Suivent également d'improbables itinéraires sur
l'Autoroute de l'Ouest, sorte de couloir qui mènerait vers une
destination idéale ou du moins inconnue. Jamais on ne
précise le véritable but du trajet parce que souvent il
n'y en a pas. L'étrange Georges Maillot, par exemple, ne
parviendra jamais à échapper à l'attraction de la
ville: " Il longe les quais, jusqu'au pont de
Garigliano... Porte de Saint Cloud il prend l'Autoroute de l'Ouest et
là il roule une heure environ... Ensuite il fait demi-tour en
direction de Paris... ça peut durer des heures et des heures
comme ça..." [75]
Les
rapports qu'entretient Modiano avec Paris dépassent largement le
simple attachement d'un écrivain pour une ville. La chair de
Paris l'a nourri et formé. C'est à son contact que son
univers s'est ébauché et a pris sens. C'est comme si
durant sa jeunesse un peu trop vague, il s'était imbibé
de ces quartiers, de ces rues, de ces fenêtres, de ces passants,
pour mieux combler tous les manques et tous les vides de sa propre
histoire. Peu à peu, sa géographie intime,
inspirée du Paris de son adolescence, a servi de fondations
à son oeuvre et a fini par générer ses propres
images, comme une source (d'inspiration) naturelle.
Radio Londres
Quand
Modiano compare la voix intérieure qui le guide dans sa
narration à une émission de radio qu'il aurait parfois du
mal à capter, on devine bien sûr que ce récepteur
serait plus proche du poste à galène que de l'appareil
moderne. Il y a de l'effort dans la recherche - "un mouvement trop brusque de l'aiguille et il fallait recommencer" [76]
- , des parasites, des silences, des respirations. Ce qui fascine
l'auteur, c'est le moment magique où la voix seule, nue, issue
de nulle part, parvient soudain jusqu'à nous. La radio est alors
comme une présence, qui, à défaut d'apaiser les
angoisses, fonctionne comme un phare sonore dans la solitude et la nuit
:
"
Il tournait le bouton lentement, comme s'il cherchait un poste
très difficile à capter. Quelqu'un parlait dans une
langue aux sonorités gutturales et, entre chaque phrase, il y
avait un long silence (...) J'étais contente de voir cette
lumière verte. Je ne sais pas pourquoi, elle me rassurait, comme
la lampe qui reste allumée dans le couloir de la chambre des
enfants." Dans La petite Bijou,
Moreau-Badmaev est une sorte de polyglotte prodige, dont le
métier est la rédaction de comptes-rendus tirés de
l'écoute nocturne d'émissions en langues
étrangères. A force de pratiquer les langues et
d'écouter la radio, le personnage perd cependant le sens du
réel et du monde qui l'entoure : "il finissait par ne plus bien savoir dans quel pays il était."
D'ailleurs,
ces voix sans corps que l'on capte dans le silence ou la nuit
surgissent parfois des ténèbres. Ce sont celles de
fantômes qui ont choisi de disparaître du monde visible.
Ainsi, dans Vestiaire de l'enfance, les speakers de Radio Mundial "portent
sur leurs visages, à l'heure où la fatigue provoque chez
eux un relâchement, les traces d'une faute commise, d'une erreur
initiale dont ils traîneront le poids jusqu'à la fin." Le narrateur de ce roman, lui-même hanté par son passé, écrit Les aventures de Louis XVII, un feuilleton radiophonique traduit en toutes les langues qu'il définit ainsi: "C'est
le thème de la survie des personnes disparues, l'espoir de
retrouver un jour ceux qu'on a perdus dans le passé." Mais
cette fiction qui lui sert de gagne-pain, il y a longtemps qu'il a
cessé d'y croire et qu'il a renoncé à toute
ambition littéraire. On dirait que sa seule consolation c'est
que, la nuit, un speaker lit des extraits de son "énorme agenda périmé", avec des détails qui " éveilleront
un écho chez quelqu'un à Paris ou à l'autre bout
du monde s'il capte cette émission lointaine." Ainsi, pour exorciser un souvenir vieux de plus de trente ans, le narrateur n'hésite pas à lancer sur les ondes ce message personnel : "Toute
personne susceptible de donner des précisions sur une corbeille
de fruits confits oubliée le 9 mai 1965 sur la banquette d'un
car de couleur bleu marine ..."
La
radio devient alors une sorte de couloir du temps où flottent,
avec une précision ou une équivalence absolue, les
êtres et les choses issus d'époques proches ou lointaines.
Dans Livret de Famille, l'auditeur de Genève-Variétés
perçoit au bout de quelque temps un drôle de
grésillement durant son émission musicale favorite.
Bientôt, il a l'impression que ces successions de parasites forme
comme "un murmure de plusieurs conversations entrecroisées (...) comme
si plusieurs personnes profitaient de cette émission pour
échanger des messages entre elles ou se retrouver à
tâtons. Et comme si leurs voix, vainement, tentaient de percer
l'écran de la musique."
Retour au pensionnat
Seul De si braves garçons (et très allusivement Memory Lane [77])
offre une vision presque idéalisée de ce qu'aurait pu
être la vie dans un établissement privé à la
fin des années cinquante. Si d'ailleurs ses pensionnaires,"enfants du hasard et de nulle part" [78]
ne se sont jamais remis de leur séjour au collège de
Valvert, c'est parce qu'il y régnait une atmosphère
à la fois paisible, mélancolique et mystérieuse,
à l'abri d'"un monde de plus en plus dur et incompréhensible".[79]
L'auteur s'est sans doute inventé un lieu pour en oublier
d'autres, beaucoup moins attirants, beaucoup plus éprouvants, et
que sa mémoire a longtemps voulu ensevelir.
Victime
de parents trop instables, Patrick Modiano a passé une grande
partie de son adolescence dans des pensionnats, à la fois en
province, principalement près d'Annecy, et également
à Paris et en région parisienne. Il lui est arrivé
de ne pas quitter ces endroits pendant des mois. Il évoque
d'ailleurs d'autres camarades de classe qui étaient quasiment
abandonnés dans ces établissements, "comme s'ils avaient été oubliés à la consigne (...) Je me souviens d'un
garçon brésilien. Il était là depuis un an
et jamais personne ne venait le voir. Il n'avait aucune nouvelle de qui
que ce soit, le collège était obligé de le
garder." [80]
Ces établissements étaient souvent administrés comme des lieux hors du monde, des " endroits, où l'on vous enfermait sans que vous sachiez très bien si vous en sortiriez un jour " [81], avec des allures d'orphelinat ou de maison de correction : "Afin
de nous inculquer la discipline dont nos "familles" ne nous avaient pas
donné l'exemple, la direction avait institué une rigueur
de prytanée militaire : marches au pas, salut aux couleurs le
matin, châtiments corporels, garde-à-vous, inspection le
soir dans les dortoirs, interminables parcours de piste Hébert,
les jeudis après-midi..." [82]
Des parents confiaient leurs enfants à des gens qui n'avaient
pas nécessairement les aptitudes pédagogiques ou
psychologiques pour gérer les préoccupations
d'adolescents élevés en vase clos. "ça
ne serait plus possible aujourd'hui. Les choses étaient moins
surveillées. Je crois que tout le monde, si on avait une grande
maison près de Paris, pouvait organiser une espèce de
collège. Je me souviens de soit-disant professeurs, mais qui
n'avaient aucun diplôme..." [83]
Du temps avait passé mais, dans ces établissements un peu
à l'écart des choses, on était encore dans Les Disparus de St Agil : "Après
l'extinction des feux, un veilleur de nuit traversait les dortoirs, une
lanterne à la main, et vérifiait si chaque lit
était bien occupé. C'était l'automne de 1962, mais
aussi le XIXème siècle et peut-être une
époque encore plus reculée dans le temps." [84]
Pour Dora Bruder et l'une des Inconnues,
Modiano détaille leurs journées de pensionnat en nous
assénant l'emploi du temps jusqu'au vertige : le réveil,
la toilette, le petit déjeuner, l'étude, la classe, le
déjeuner, la récréation, la classe, la
récréation, le goûter, l'étude du soir, le
dîner, la chapelle, le coucher "Et tout recommençait, le lendemain." [85] Il règne une ambiance de tombeau et de bagne : "Elle
se souvient que tout était noir dans ce pensionnat : les murs,
les classes, l'infirmerie - sauf les coiffes blanches des sœurs (...) Une discipline de fer. Pas de chauffage. On ne mangeait que des rutabagas. " [86]
La
propre expérience de l'écrivain semble avoir
définitivement zébrée sa mémoire d'une
douleur sourde : "J'ai senti une pression au creux de la
poitrine, une fleur dont les pétales s'agrandissaient et me
faisaient suffoquer. J'étais cloué au sol. Par bonheur,
la présence de mes filles me rattachait au présent. Sinon
tous les anciens dimanches soirs, avec leur rentrée au
pensionnat, la traversée du Bois de Boulogne, les veilleuse du
dortoir, ces dimanches-là m'auraient submergé de leur
odeur de feuilles mortes." [87]
Le plus éprouvant n'étant pas finalement de vivre au
pensionnat, mais d'y retourner. Alors la tentation est grande de
s'enfuir et de disparaître. Mais c'est comme si une espèce
de chape de fatalité pesait sur les personnages. Nuit, froid,
solitude. Une immense tristesse semble parcourir, en quelques lignes
parfois, ces moments de résignation absolue : "Elle
aussi devait suivre le même chemin de retour, le dimanche, en fin
d'après-midi. (...) C'était comme retourner en prison.
Les jours raccourcissaient. Il faisait
déjà nuit lorsqu'elle traversait la cour(...)Elle suivait
les couloirs (...) la chapelle , pour le Salut du dimanche soir. Puis,
en rang, en silence, jusqu'au dortoir." [88] Les
jeunes filles tentent d'échapper à leur sinistre destin
mais rien n'y fait. Elles plongent tête baissée au
cœur du tragique, lassée d'avoir courbé trop
longtemps la tête, les dimanches soirs de tristesse, de froid et
de grisaille, sur le chemin du pensionnat: " J'ai
chargé le revolver. De toute façon, ce serait toujours
les mêmes gestes. Les mêmes saisons. Les mêmes lacs.
Les mêmes cars du dimanche soir. Lundi. Mardi. Vendredi. Janvier.
Février. Mars. Mai. Septembre. Les mêmes jours. Les
mêmes gens. Aux mêmes heures." [89]
Seine-et-Marne, bords de Marne
Deux romans, Les boulevards de ceinture et Dimanches d'août,
font référence de manière insistante à
cette zone, plus qu'un ou deux départements, qui englobe les
rivages de la Marne et ce qu'on appelle aujourd'hui la Seine-et-Marne.
Dans les Boulevards de ceinture, on dit que les cuisses d'une certaine Maud Callas "sont les plus mystérieuses de Seine et Marne". Ce
roman se situe en grande partie dans un village en bordure de la
forêt de Fontainebleau. C'est là que le narrateur retrouve
son père en compagnie de singuliers personnages : un faux comte
ou un ancien légionnaire, une pseudo-actrice, un prétendu
diresteur de journal, "tout ce joli monde" paraissant
particulièrement détonner dans ce village où les
rumeurs courent bon train sur ce petit clan interlope : "
Au début, les villageois ouvraient leurs persiennes. Et puis ils
se sont habitués au tapage que faisaient tous ces nouveaux
venus. Nous vivons des temps où l'on finit par ne plus
s'étonner de rien." On devine que ces gens vivent de
revenus suspects et qu'ils ne pourraient vivre d'autre chose.
L'époque reste incertaine et rappelle l'Occupation : " Les temps sont troubles mais l'argent coule à flot."
On vit d'escroqueries, de proxénétisme et
d'expédients de toutes sortes. Le village sert de base
arrière et de refuge pour mener grand train. On est en
Seine-et-Marne mais la géographie est également
faussée. Les noceurs habitent la Villa Mektoub d'où
s'échappent à toute heure des musiques exotiques. " Toutes les femmes sont rousses ou blondes platine, tous les hommes ont des habits voyants".
A la lecture de Dimanches d'août, on perçoit mieux cet univers. Par certains passages, les rivages de la Marne prennent une teinte bien étrange : "
Il y a toujours eu quelque chose de noir et de crapuleux sur ces bords
de Marne... Vous savez avec quel argent ont été
construites toutes ces villas de la Varenne? Avec l'argent que les
filles ont gagné en travaillant dans les maisons...
C'était l'endroit où les maquereaux et les
tenancières de maison prenaient leur retraite..."
Patrick Modiano s'est expliqué encore plus clairement sur cet univers dans une interview au journal Libération [90]: "
Il y a sur les bords de Marne une atmosphère louche et nautique
à la fois qui rappelle Nice. On peut y voir beaucoup de
retraités et puis des gens bizarres, d'une richesse douteuse,
proxénètes ou trafiquants à moitié
rangés (...) Dans ce lieu trouble qu'a hanté comme Nice
le cinéma, on a tourné aussi bien "La belle Equipe", un
film Front Populaire que "Voici venir le temps des assassins", un film
noir : c'est que la Marne mélange des faux airs de
villégiature, avec ses fausses plages et de drôles de
guinguettes."
Les
temps ont changé. L'époque où la Varenne
ressemblait à Monte-Carlo et où des jeunes femmes
entretenues bronzaient en paréos ou faisaient du Chris-Craft sur
la Marne, cette époque est elle aussi révolue. Le jeune
narrateur de Dimanches d'août en a bien
conscience, lui qui, comme un veilleur de la nostalgie, exerce un
métier si beau et pourtant si désuet : photographe de
plages fluviales. Douce et triste tâche dont il entrevoit
désormais la fin : "Une dernière fois le
Beach de La Varenne, là où tout a commencé, son
plongeoir, ses cabines de bain, sa pergola sous la lune, ce
décor qui, l'été, paraissait si
féérique dans notre enfance et qui, cette nuit, est
silencieux et déserté pour toujours." [91]
Sexe
On
ne sait rien du désir chez Modiano. C'est un détail, une
présence, parfois les mêmes aspirations ou les mêmes
hantises immédiates qui poussent deux êtres l'un vers
l'autre. Jamais le désir formel d'un corps.
Un
couple se forme, encore incertain. Les rencontres se font alors au
hasard, dans des lieux provisoires ou clandestins. La gêne et la
pudeur qu'on devine dans les dialogues ou les situations sont dans la
logique des choses : le sexe "pur", comme on pourrait le nommer ici,
génère forcément de l'ellipse. Pénombre,
obscurité, silence :
"
Elle s'est rapprochée et elle a posé doucement sa
tête contre mon épaule. Des reflets et des ombres en forme
de grillage glissaient sur les murs et le plafond.
- Qu'est-ce que c'est ? m'a-t-elle demandé.
- Le bateau-mouche qui passe." [92]
Fin du chapitre.
On
ne saura rien du plaisir donné ou recueilli, rien des corps et
de leurs besoins. Rien de cet intime-là. Contrairement au reste,
l'amour est peut-être trop dense ou trop volatile pour être
sécable. C'est la rencontre fragile de deux
altérités qui cherchent à se rassurer, à
oublier et à se protéger du monde :
"
Dans sa chambre, à l'Hermitage, la fenêtre était
entrouverte et j'entendais le claquement régulier des balles de
tennis, les exclamations lointaines des joueurs. S'il existait encore
de gentils et rassurants imbéciles en tenue blanche pour lancer
des balles par-dessus un filet, cela voulait dire que la terre
continuait de tourner et que nous avions quelques heures de
répit.
Sa
peau était semée de très légères
taches de rousseur. On se battait en Algérie, paraît-il." [93]
Mais,
passé un certain âge, ou surtout une certaine dose
d'expériences malencontreuses, on dirait que les êtres se
délavent et que leurs désirs perdent de
l'intensité au profit d'une sexualité plus
présente mais soudain plus trouble. Les couples paraissent
à la fois désunis et complices, amants et trompés,
et, quand on ouvre une porte dans un appartement, il y règne
souvent des relents d'adultère : "Le lit
était défait, un plateau posé sur la table de
nuit, avec deux coupes et une bouteille de champagne ouverte. Le
bouchon de celle-ci était bien visible au milieu de la moquette
grise. Les draps étaient froissés, les oreillers
éparpillés sur le lit, où traînait une robe
de chambre en soie bleu foncé, une combinaison et des bas. Par
terre, un cendrier rempli de mégots." [94]
Chez
Modiano, le sexe présent, plus ou moins indirectement
exhibé, est celui de la vulgarité ou de la vie perdue.
Les louches protagonistes des Boulevards de ceinture mêlent sans complexe les viandes en sauce, les vins épais et les filles sur le retour. Ceux de Villa triste n'appartiennent
pas au même monde, mais leur goût du plaisir
immédiat les rend aussi dérisoires que pathétiques
: " Roland Witt von Nidda, le visage altéré,
la dévore des yeux : Elle n'a plus que ses bas et son
porte-jarretelles et continue de danser. A genoux, il essaie d'arracher
les jarretelles de la femme avec ses dents, mais elle se dérobe,
chaque fois. Enfin, elle se décide à enlever ses
accessoires elle-même et continue de danser complètement
nue, tournant autour de Witt von Nidda, le frôlant, et celui-ci
se tient immobile, impassible, le menton tendu, le buste cambré,
torero grotesque." C'est la déchéance des
"morts-viveurs", comme on pourrait les nommer. Ceux-là semblent
avoir renoncé à l'idée de la pureté et
survivent avec le reste. Ils côtoient parfois le demi-monde et
les lieux interlopes: "Je finis par échouer dans un
bar de l'avenue Montaigne, jadis fréquenté par des gens
de plaisirs et de chevaux et dont l'un des anciens habitués
était susceptible de me renseigner (...) Je prononçai le
nom de Madame Karvé et un brusque attendrissement traversa son
regard (...) : - Vous voulez parlez d'Andrée la pute? me demanda
t-il, à voix basse." [95]
Le danger c'est qu'à leur contact, les plus purs semblent se brûler : " Là-bas, Hendrickx profitait de la pénombre et lui passait une main sur les fesses." [96] Vite,
trop vite, les être les plus fragiles ou les moins armés
contre la vie cèdent à la compromission et finissent par
tomber dans les bras de ceux qui cherchent "du gibier" [97].
Ces viveurs-là savent notamment profiter des jeunes filles, les
mettre dans leur lit ou sur le trottoir. C'est ainsi qu'ils soignent
leur désespoir, avec de l'argent ou de la chair fraîche.
Mais parfois, le désespoir devient si grand que le désir
sexuel paraît même tourner à vide, pareil à
une gesticulation absurde : " Il entretenait des filles
beaucoup plus jeunes que lui (...) Il leur rendait visite
l'après-midi et, sans se déshabiller, sans aucun
préliminaire, en exigeant qu'elles lui tournent le dos, il les
prenait très vite, d'une manière froide et
mécanique, comme s'il se brossait les dents." [98]
(la) Suisse du coeur
On
fuit Paris, on gagne la province et on se rapproche des
frontières, c'est plus sûr. Il y a toutes ces villes d'eau
ou de neige, en lisière de la Suisse, pays neutre et sans
Histoire. La Suisse est un recours, une sorte de parenthèse
qu'on peut refermer sur soi-même, en se laissant bercer par les
eaux dormantes des lacs. Dans Une jeunesse, les deux
personnages principaux se cherchent une ligne de fuite à leurs
existences fragiles. Il leur arrive de rêver devant une affiche: "Sur
le mur du fond, une affiche aux couleurs blanche et bleu ciel : un
skieur glissait tout seul au milieu d'une grande étendue qui
réverbérait le soleil. Et il était écrit :
Vacances en Engadine." Dans Villa triste, V.
Chmara, songe également à l'Engadine et la
proximité de la frontière helvétique le rassure: "
Il suffisait de traverser le lac à la moindre
alerte. De nuit, avec une petite barque à moteur, cela prendrait
une vingtaine de minutes." La Suisse offre de par sa neutralité totale une image apaisante : "Tout
flottait à Lausanne, le regard et le coeur glissaient sans
pouvoir s'accrocher à la moindre aspérité. Tout
était neutre (...)" A tel point que le narrateur de Livret de famille,
qui séjourne depuis un certain temps en Suisse, accède
bientôt à une espèce d'inconscience tranquille : "J'étais
heureux. Je n'avais plus de mémoire. Mon amnésie
s'épaississait de jour en jour comme une peau qui se durcit.
Plus de passé. Plus d'avenir. Le temps s'arrêterait et
tout finirait par se confondre dans la brume bleue du Léman."
La
réalité trop brute ou trop cruelle paraît abolie et
l'on se trouve dans une sorte d'état fictif où
décors et personnages relèvent d'un monde-bulle : "Ils
avaient des inflexions étranges, et le français dans leur
bouche devenait ce langage qui filtre à travers les
hauts-parleurs des aéroports internationaux."(...) D'ailleurs
tout était mirage , tout était dépourvu de la
moindre réalité dans ce pays. On était à
l'écart(...) de la souffrance du monde. IL n'y avait plus
qu'à se laisser submerger par cette léthargie que je
m'obstinais à appeler : la Suisse du coeur." [99]
Sauf
que ce pays est comme un buvard transparent dont l'absence
d'identité ne peut servir de modèle. Sur les traces de Dora Bruder,
le narrateur déplore la disparition progressive d'un quartier de
Paris au profit d'une architecture moderne et uniforme : "Les
façades étaient rectilignes, les fenêtres
carrées, le béton de la couleur de l'amnésie (...)
De temps en temps, un banc, un square, des arbres, accessoires d'un
décor(...) On avait tout anéanti pour construire une
sorte de village suisse dont on ne pouvait plus mettre en doute la
neutralité."[100] Cette neutralité qui absorbe toutes les ombres, même les pires. Soudain, on peut ainsi surprendre sur les ondes de Genève-Variétés la voix d'un ancien collaborateur, le personnage "le plus hideux du Paris de l'Occupation" [101]... A d'autres époques, l'étrange Genève [102] sert de plaque tournante aux polices parallèles, aux réseaux clandestins et autres porteurs de valises : "Des Algériens tenaient d'étranges conciliabules dans le hall de l'Hôtel du Rhône" [103]. C'est à Genève aussi que l'une des Inconnues finit par tomber dans les sales pattes d'un quadragénaire qui se sent " au-delà des lois et des contingences que subissent les simples mortels."
Le
père de Patrick Modiano, épuisé par une vie trop
trouble, entre marché noir, escroquerie et trafics d'influence,
choisit également de quitter la France pour finir ses jours en
Suisse. La Suisse, hélas, ne protège de rien,. L'illusion
ne dure pas car, très vite, comme Victor Chmara, le jeune homme
de Villa triste, il faut se résoudre à ce constat : "Dans
ma naïveté, je croyais que plus on se rapproche de la
Suisse, plus on a de chance de s'en sortir. Je ne savais pas encore que
la Suisse n'existe pas."
Temps
"Je me demande à partir de quand un homme commence à survivre..." [104]
déclarait Patrick Modiano. Le sentiment est assez clair: il
parcourt son oeuvre de bout en bout. Quelques années,
guère plus, et ses personnages ont déjà
vécu. Le temps d'une jeunesse... qui est
d'ailleurs le titre d'un de ses livres. L'oeuvre s'est ancrée
autour de vraies balises autobiographiques puisque tous ses romans se
situent approximativement entre la jeunesse de ses parents et la
sienne, en gros de 1940 à 1975. Même si quelques
repères plus tardifs servent de relais ou de mise en perspective
pour la narration, on a l'impression que l'on finit toujours par
s'échouer, dans un sens ou dans un autre, sur ces récifs
temporels. Livret de famille était une
espèce de conjugaison harmonieuse entre le passé et le
présent de l'écrivain, entre le vécu et le
romanesque mais, depuis, les souvenirs ne se déplacent
qu'imperceptiblement au fil des années: chaque nouveau roman le
confirme. La mémoire semble s'être figée là,
avec la fin de la jeunesse. On dirait que les différents
narrateurs ont traversé les années en dehors de toutes
contingences: "...à peine quelques visages brouillés, quelques souvenirs vagues, quelques cendres..." [105]
Que s'est-il donc passé depuis? est-on chaque fois tenté
de se demander. Nous sommes bien dans les années 90, sans doute
même les années 2000, mais celui qui raconte
éprouve toujours la même hésitation devant de tels
chiffres. Pour se rassurer, il lui faut les épeler en toutes
lettres: "Hier, 1er octobre de dix-neuf cent quatre-vingt-quatorze..." [106]
Paradoxalement,
les souvenirs ne perdent rien en consistance. On pourrait même
dire qu'ils se font parfois plus saillants. Les derniers romans
laissent filtrer de nouveaux détails qui frisent souvent
l'autobiographie: retour sur ses parents (Un cirque passe, Fleurs de ruine), évocation du frère (Remise de peine) et des années 60 (Du plus loin de l'oubli, Des inconnues).
Ce qui, en revanche, devient toujours plus flou, c'est la ligne de
partage entre les deux époques: celle de
l'écrivain-narrateur et celle de ses parents (ou de leurs
doubles). C'est comme si l'on superposait deux négatifs pour en
révéler un troisième. Les pôles temporels
ont fini par se fondre dans la même nébuleuse et l'on
assiste à une sorte de stylisation du temps. L'époque
(laquelle?) se ramasse sur elle-même, la mémoire est
devenue une et indivisible, le temps aussi, ce que le narrateur de Vestiaire de l'enfance nomme le "présent éternel".
Vent dans la nuit...
A la question : Quel est votre bruit préféré ?, Patrick Modiano répondait : " Le bruissement du vent dans les avenues, l'été, la nuit..."
- Le bruit que vous détestez ?
- Les hurlements humains... " [107]
Dans
ses livres, la bande-son est toujours aussi radicale et minimale. Elle
est toujours pontuée d'éléments
dépouillés, souvent récurrents et qui finissent
par provoquer infailliblement ce que l'on appelle une
atmosphère. Lorsqu'il évoque son enfance, l'auteur fait
observer que ses souvenirs sont composés de "détails hypertrophiés".
A l'instar du fond sonore qui diffuse de brèves notes
chargées d'intensité : une pendule, le bruit
étouffé d'un camion, un pick-up, un billard
électrique... cela suffit à former une ligne
mélodique et flottante qui persiste longtemps dans la
mémoire.
Parfois,
les bruits prennent soudain des formes hystériques et engendrent
les pires des angoisses. On dirait qu'ils rayent le silence et se font
de plus en plus persistants, comme ce bruit de sabots de chevaux que
redoute chaque nuit l'une des Inconnues ou, encore plus irréel, ce ronronnement de moteur diesel qui hante de bout en bout Poupée blonde
et également d'autres récits. Bien sûr, il y a
aussi les éclats de voix, les disputes, les mots grossiers et
des portes qui claquent. L'harmonie provisoire se lézarde
soudain et un bruit s'incruste, comme un claquement de fouet.
Seule la musique - une guitare hawaïenne, la chanson légère d'un juke-boxe - " vous berce et vous rend presque douce votre solitude " [108]. Il
arrive même que la rumeur du monde, conjuguée avec celle
de la musique, forme comme une muraille contre
l'insécurité ambiante : " Je laissais la
porte-fenêtre ouverte pour que ce brouhaha et cette musique
montent jusqu'à nous. Ils nous protégeaient. Et puis ils
se déclenchaient chaque jour à la même heure et
cela voulait dire que le monde continuait de tourner." [109]
La
logique de cette bande-sonore minimaliste, ce serait finalement un film
presque muet qui se déviderait au ralenti, jusqu'à
devenir si cotonneux que tout, enfin, pourrait aspirer à
l'immobilité et au silence : " Les feuillages des
arbres oscillaient doucement. Une musique militaire très
lointaine. De temps en temps, un cycliste passait sur l'avenue dans un
bruissement d'ailes. Bientôt nous n'entendîmes plus aucun
bruit. Ils étaient étouffés par une ouate
très tendre. " [110]
Et si l'oeuvre de Modiano dérivait vers cette
abstraction ? Vers l'extinction. N'a-t-on pas comme le sentiment que,
peu à peu, ses livres deviennent comme des échos de plus
en plus ténus dans la nuit. Comme si l'on glissait vers cet
apaisement-là, loin du temps et de ses ombres. Dans Chien de printemps, le jeune narrateur se confie à son ami, le photographe Jansen.
"Il m'avait demandé ce que je comptais faire plus tard et je lui avais répondu :
- Ecrire.
Cette
activité lui semblait être " la quadrature du cercle" - le
terme exact qu'il avait employé. En effet, on écrit avec
des mots, et lui, il recherchait le silence. Mais les mots?
Voilà ce qui aurait été intéressant
à son avis : réussir à créer le silence
avec des mots. Il avait éclaté de rire :
-
Alors, vous allez essayer de faire ça? Je compte sur vous. Mais
surtout, que ça ne vous empêche pas de dormir...
De tous les caractères d'imprimerie, il m'avait dit qu'il préférait les points de suspension."
C'est un peu comme si P. Modiano nous laissait peut-être entrevoir sa propre quête : "Je dirais même moins..." (et de moins en moins). Jusqu'à ce que les derniers mots, purs et cristallins, finissent par se remplir de silence.
[1] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996
[2] Villa triste
[3] Quartier perdu
[4] De si braves garçons
[5] Poupée blonde
[6] Vila triste
[7] Villa triste
[8] Memory Lane
[9] Du plus loin de l'oubli
[10] Fleurs de ruine
[11] La Petite Bijou
[12] Interview in Elle, avril 2001
[13] Voyage de noces
[14] Vestiaire de l'enfance
[15] Livret de famille
[16] Livret de famille
[17] Livret de famille
[18] Livret de famille
[19] Vestiaire de l'enfance
[20] Ephéméride
[21] Remise de peine
[22] Dora Bruder
[23] Ephéméride
[24] Un cirque passe
[25] Livret de famille
[26] Un cirque passe
[27] Livret de famille
[28] Vestiaire de l'enfance
[29] Ephéméride
[30] Un cirque passe
[31] Dora Bruder
[32] Livret de famille
[33] Remise de peine
[34] Dora Bruder
[35] Dora Bruder
[36] Un cirque passe
[37] Un cirque passe
[38] La Place de l'Etoile
[39] Interview in Madame Figaro, 30/01/99
[40] Rue des Boutiques Obscures
[41] Une fiancée pour Choura
[42] Des inconnues
[43] La chambre claire
[44] Des inconnues
[45] La chambre claire
[46] Rue des Boutiques Obscures
[47] Quartier perdu
[48] Du plus loin de l'oubli
[49] La chambre claire (Roland Barthes)
[50] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996
[51] Fleurs de ruine
[52] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996
[53] Ephéméride
[54] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996
[55] Fleurs de ruine
[56] Du plus loin de l'oubli
[57] Fleurs de ruine
[58] Fleurs de ruine
[59] Nosferatu : eine Symphonie des Grauens (Murnau) : "Et quand il eut dépassé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre."
[60] Fleurs de ruine
[61] Interview in Les Inrockuptibles, 1990.
[62] Fleurs de ruine
[63] Elle s'appelait Françoise... (Préface)
[64] Vestiaire de l'enfance
[65] Interview in Les Inrockuptibles, janvier 1996
[66] Interview in Madame Figaro, janvier 1999
[67] Voyage de noces
[68] Fleurs de ruine
[69] Quartier perdu
[70] Interview in Le Figaro Madame, mai 2001
[71] Fleurs de ruine
[72] Des inconnues
[73] Dora Bruder
est une sorte d'enquête sur une jeune Juive portée
disparue à Paris durant l'Occupation. Avant de fuguer et
d'être arrêtée et déportée, elle est
inscrite un certain temps dans un pensionnat religieux,
Saint-Coeur-de-Marie.
[74] Les boulevards de ceinture
[75] Quartier perdu
[76] Livret de famille
[77] "Je
risque une explication des "pots au noir" de Winegrain -ainsi
appelait-il ses accès de désespoir. Il ne s'était
jamais remis d'avoir quitté le collège du Montcel. Lui et
Bourdon nous racontaient pendant des nuits entières leurs
souvenirs d'adolescence et nous comprenions que cette période du
Montcel demeurerait la plus belle de leur vie.. " Memory Lane
[78] De si braves garçons
[79] De si braves garçons
[80] Interview in Libération 26/04/01
[81] Dora Brude
[82] Fleurs de ruine
[83] Interview in Le Figaro Madame, avril2001
[84] Ephéméride
[85] Des inconnues
[86] Dora Bruder
[87] Fleurs de ruine
[88] Dora Bruder
[89] Des inconnues
[90] Libération, 4 septembre 86
[91] Dimanches d'août
[92] Un cirque passe
[93] Villa triste
[94] La petite Bijou
[95] De si braves garçons
[96] Villa triste
[97] De si braves garçons
[98] Du plus loin de l'oubli
[99] Livret de famille
[100] Dora Bruder
[101] Livret de famille
[102] Ephéméride
[103] Ephéméride
[104] Interview in Les Inrockuptibles, 17 janvier 1996
[105] Du plus loin de l'oubli
[106] Interview in Les Inrockuptibles, 17 janvier 1996
[107] Bouillon de culture, avril 2001
[108] Des inconnues
[109] Villa triste
[110] Villa triste