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Patrick Modiano ou le temps fragile

             En guise d'introduction

             de Aphasie à Kléber 83-85
             de Lucioles et cafards à vent dans la nuit...

             Le temps fragile



Modiano et moi...   

 

Il y a sans doute un jour où l'on entend parler de quelqu'un pour la première fois. Un peu vaguement, un peu par hasard. Mais, souvent, cette première fois est comme dissoute par les suivantes. Parfois, la mémoire tamise notre vie un peu trop à sa guise. J'essaie quand même... J'essaie de me souvenir du jour où l'un de mes amis m'a parlé pour la première fois de Patrick Modiano. Je m'efforce de visualiser la scène et, bizarrement, malgré sa banale transparence, elle revient à moi : je suis assis à l'arrière d'une DS, au début des années 80. Un dimanche d'hiver. Le ciel est blanc, la ville est grise. La voiture démarre lentement sur l'avenue déserte. La couleur de la DS ? Je ne sais plus. Cet ami les a collectionnées jusqu'à ce qu'elles disparaissent des rues et des routes. Bleu piscine? Vert sapin? Une couleur comme ça...

Nous roulions encore dans des automobiles un peu magiques... Elles nous transportaient les nuits de fête dans une ville si vide qu'elle nous appartenait presque. Ce furent, comme dit Pavese, nos nuits modernes, vieilles comme le monde. Nous étions des insectes agités qui brûlaient leurs ailes dans les étés d'Ambérieu. A part moi, qui m'a vu remonter une nuit l'avenue Painlevé en mobylette, en pyjama, un fez vissé sur le crâne? Nos parents en vacances, nous investissions leurs demeures et leurs jardins. Autour d'un narguilé, nous rêvions aux jeunes filles et aux voyages. Nous parlions de Tintin, de Thomas Mann, de Kim Philby ou du Colonel Lawrence. Nous aimions des films que l'on ne revoit plus, tel ce météore de Jean Rouch qui s'appelle La pyramide humaine. Nous nous endormions dans la pâleur des petits matins, comme des personnages secondaires qui attendaient en vain le rôle de leur vie.

Cela doit être comme ça que l'on en vint ce dimanche d'il y a vingt ans à parler de nous, par bribes, détours, allusions ou silences. Mon ami, le conducteur de la DS, dut allumer une Camel qu'il extirpa de sa chemise hawaïenne masquée par un lourd pull de montagne et me parla bientôt de Villa Triste. L'histoire d'un jeune homme perdu qui se cache dans une ville d'eau. Ambiances incertaines, hôtels provisoires et relents de passeports Nansen. Je plongeai alors délicieusement dans ce premier roman de Modiano où évoluaient des figures romanesques que je n'avais entrevues nulle part ailleurs et qui m'étaient pourtant intimement familières. 

Surtout, un peu confusément, j'y envisageai soudain avec bonheur une nouvelle appréhension du temps que je n'avais jamais éprouvé avec une telle intensité. Je croyais l'avoir saisie avec Proust, dans une espèce d'universalité définitive qui célébrait le temps dans le processus artistique. Je réalisai bientôt que la bougie qui frémit rayonne parfois autant que les vitraux de l'œuvre-cathédrale. J'adorais déjà cette infime lueur.

Livret de famille, Rue des Boutiques Obscures, Quartier perdu... je poursuivis mes lectures. Et, à mesure que je m'éloignais des rivages proustiens et de l'écriture totale, celle qui prolifère et que seule la mort finalement fit cesser, je découvrais chez Modiano la phrase minimale, toujours plus simple, toujours plus nue, si proche du silence et de l'essentiel. Au fil des années, ses nouveaux romans qui paraissent prolongent une interminable esquisse. Ils diffusent la même grâce et la même douleur que ces films familiaux en super 8 où l'image tremble et sur lesquels on se revoit hier, quelques secondes, maladroits, muets et pourtant si vivants. C'est la vie qui passe, avec ces gens d'un jour ou d'une saison, cette lumière qui tombe trop vite, ce manège où tournent dans un même élan les enfants et les fantômes.

Je n'avais quitté ma ville que pour de lointains voyages, je n'étais parti que pour mieux revenir et je n'avais aimé que les pays désuets et détruits où le présent ressemblait à mon passé. J'y avais pris des photos et je n'avais été ému que par les plus furtives ou les plus floues : une voiture qui file en trombe devant un immeuble de Beyrouth ou un palmier qui ploie sous la mousson de Sihanoukville. À Ambérieu ou dans ses marges, il m'était également arrivé de fixer un de ces instants évanouis. Des fourrés sous l'orage, une loupiote et le coin d'une rue. Ainsi, je n'avais, au hasard de ces voyages dans le temps, collecté que des photos-buées, traces involontaires de ce qui n'était déjà plus. De ces images sourdait pourtant une émotion que je n'expliquais pas et que j'avais parfois de la peine à communiquer à mes amis. J'en garnissais mon bureau et les rayons de mes bibliothèques. A force de les caresser du regard, je trouvai que ces clichés sans qualités tremblaient de sens. Ils avaient à la fois l'inconsistance du photogramme et la densité du vécu. Je finis par mieux les comprendre et peut-être à les accepter lorsque je les visualisais comme des polaroids un peu "modianesques".

 

Je me suis bien sûr demandé pourquoi l'univers de Modiano, cet univers issu du néant et peuplé de personnages à l'identité si floue provoquaient en moi un tel vertige. J'avais un passé, des racines et quelques certitudes : une famille, des amis, et bientôt une épouse et une fille. J'avais un territoire : une ville, des repères et des phares qui rassuraient dans la nuit. Il me suffisait d'emprunter le chemin du Château des Allymes pour retrouver sous mes pas d'anciennes empreintes. Je suis fait de ce chemin-là. J'avance encore ainsi en direction de la vieille bâtisse et je me plais à songer aux ombres moyenâgeuses qui flottent peut-être à mes côtés.

Les personnages de Modiano, eux, traversent l'existence comme des passe-muraille, perturbés par cette unique et vaine obsession, celle d'établir leur identité. Sans cesse le doute et la menace les poussent à fuir ou à renoncer. Cependant,  il me semblait que ces silhouettes fragiles arpentaient des trottoirs, des rues, des avenues que l'auteur glissait sous leur pas comme un tapis de souvenirs, comme pour se rassurer lui-même. Peu à peu, j'eus le sentiment qu'il était parvenu ainsi, d'année en année, de livre en livre, à fonder sa propre géographie sur son univers romanesque et réciproquement. Par une espèce d'alchimie métonymique, P. Modiano s'était nourri du décor et s'y était fondu. Je commençais à comprendre que Paris lui était aussi vital que ma ville pouvait me l'être.

 

Modiano est notre sentinelle. Il continue à enregistrer ce que nous ne faisons que distinguer, parfois trop passivement : un magasin, un garage, un café ont disparu. Et avec leur disparition, c'est le temps qui a définitivement été enseveli, aspirant soudain l'air que respiraient les figurants du passé. Ainsi semble se poursuivre cette gigantesque désincarnation qui pousse hommes, lieux et choses vers l'oubli total. Avec méthode et détermination, l'auteur-narrateur accumule pourtant des indices, des détails matériels, mais les années passent, les traces s'estompent et la tâche devient presque insurmontable. Parfois, l'auteur se décourage. L'exercice est épuisant. Il mobilise une énergie du désespoir, celle qui, l'espace de quelques instants, permettra de percevoir "sous (une) couche épaisse d'amnésie" les infimes battements du passé. Et c'est là, si justement, qu'opère le trouble mystérieux de son écriture. Un bruissement, un murmure, quelque chose a bougé... Le passé se met à frémir sous les mots. Ainsi, le Temps chez Modiano n'est-il pas sacralisé ni encyclopédisé, ni perdu ni retrouvé, mais comme réellement entrevu.  

 

 

Jean-François Dupont