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Patrick Modiano ou le temps fragile
Modiano et moi...
Il
y a sans doute un jour où l'on entend parler de quelqu'un pour
la première fois. Un peu vaguement, un peu par hasard. Mais,
souvent, cette première fois est comme dissoute par les
suivantes. Parfois, la mémoire tamise notre vie un peu trop
à sa guise. J'essaie quand même... J'essaie de me souvenir
du jour où l'un de mes amis m'a parlé pour la
première fois de Patrick Modiano. Je m'efforce de visualiser la
scène et, bizarrement, malgré sa banale transparence,
elle revient à moi : je suis assis à l'arrière
d'une DS, au début des années 80. Un dimanche d'hiver. Le
ciel est blanc, la ville est grise. La voiture démarre lentement
sur l'avenue déserte. La couleur de la DS ? Je ne sais plus. Cet
ami les a collectionnées jusqu'à ce qu'elles
disparaissent des rues et des routes. Bleu piscine? Vert sapin? Une
couleur comme ça...
Nous
roulions encore dans des automobiles un peu magiques... Elles nous
transportaient les nuits de fête dans une ville si vide qu'elle
nous appartenait presque. Ce furent, comme dit Pavese, nos nuits modernes, vieilles comme le monde.
Nous étions des insectes agités qui brûlaient leurs
ailes dans les étés d'Ambérieu. A part moi, qui
m'a vu remonter une nuit l'avenue Painlevé en mobylette, en
pyjama, un fez vissé sur le crâne? Nos parents en
vacances, nous investissions leurs demeures et leurs jardins. Autour
d'un narguilé, nous rêvions aux jeunes filles et aux
voyages. Nous parlions de Tintin, de Thomas Mann, de Kim Philby ou du
Colonel Lawrence. Nous aimions des films que l'on ne revoit plus, tel
ce météore de Jean Rouch qui s'appelle La pyramide humaine.
Nous nous endormions dans la pâleur des petits matins, comme des
personnages secondaires qui attendaient en vain le rôle de leur
vie.
Cela
doit être comme ça que l'on en vint ce dimanche d'il y a
vingt ans à parler de nous, par bribes, détours,
allusions ou silences. Mon ami, le conducteur de la DS, dut allumer une
Camel qu'il extirpa de sa chemise hawaïenne masquée par un
lourd pull de montagne et me parla bientôt de Villa Triste.
L'histoire d'un jeune homme perdu qui se cache dans une ville d'eau.
Ambiances incertaines, hôtels provisoires et relents de
passeports Nansen. Je plongeai alors délicieusement dans ce
premier roman de Modiano où évoluaient des figures
romanesques que je n'avais entrevues nulle part ailleurs et qui
m'étaient pourtant intimement familières.
Surtout,
un peu confusément, j'y envisageai soudain avec bonheur une
nouvelle appréhension du temps que je n'avais jamais
éprouvé avec une telle intensité. Je croyais
l'avoir saisie avec Proust, dans une espèce
d'universalité définitive qui célébrait le
temps dans le processus artistique. Je réalisai bientôt
que la bougie qui frémit rayonne parfois autant que les vitraux
de l'œuvre-cathédrale. J'adorais déjà cette
infime lueur.
Livret de famille, Rue des Boutiques Obscures, Quartier perdu...
je poursuivis mes lectures. Et, à mesure que je
m'éloignais des rivages proustiens et de l'écriture
totale, celle qui prolifère et que seule la mort finalement fit
cesser, je découvrais chez Modiano la phrase minimale, toujours
plus simple, toujours plus nue, si proche du silence et de l'essentiel.
Au fil des années, ses nouveaux romans qui paraissent prolongent
une interminable esquisse. Ils diffusent la même grâce et
la même douleur que ces films familiaux en super 8 où
l'image tremble et sur lesquels on se revoit hier, quelques secondes,
maladroits, muets et pourtant si vivants. C'est la vie qui passe, avec
ces gens d'un jour ou d'une saison, cette lumière qui tombe trop
vite, ce manège où tournent dans un même
élan les enfants et les fantômes.
Je
n'avais quitté ma ville que pour de lointains voyages, je
n'étais parti que pour mieux revenir et je n'avais aimé
que les pays désuets et détruits où le
présent ressemblait à mon passé. J'y avais pris
des photos et je n'avais été ému que par les plus
furtives ou les plus floues : une voiture qui file en trombe devant un
immeuble de Beyrouth ou un palmier qui ploie sous la mousson de
Sihanoukville. À Ambérieu ou dans ses marges, il
m'était également arrivé de fixer un de ces
instants évanouis. Des fourrés sous l'orage, une loupiote
et le coin d'une rue. Ainsi, je n'avais, au hasard de ces voyages dans
le temps, collecté que des photos-buées, traces
involontaires de ce qui n'était déjà plus. De ces
images sourdait pourtant une émotion que je n'expliquais pas et
que j'avais parfois de la peine à communiquer à mes amis.
J'en garnissais mon bureau et les rayons de mes bibliothèques. A
force de les caresser du regard, je trouvai que ces clichés sans
qualités tremblaient de sens. Ils avaient à la fois
l'inconsistance du photogramme et la densité du vécu. Je
finis par mieux les comprendre et peut-être à les accepter
lorsque je les visualisais comme des polaroids un peu "modianesques".
Je
me suis bien sûr demandé pourquoi l'univers de Modiano,
cet univers issu du néant et peuplé de personnages
à l'identité si floue provoquaient en moi un tel vertige.
J'avais un passé, des racines et quelques certitudes : une
famille, des amis, et bientôt une épouse et une fille.
J'avais un territoire : une ville, des repères et des phares qui
rassuraient dans la nuit. Il me suffisait d'emprunter le chemin du
Château des Allymes pour retrouver sous mes pas d'anciennes
empreintes. Je suis fait de ce chemin-là. J'avance encore ainsi
en direction de la vieille bâtisse et je me plais à songer
aux ombres moyenâgeuses qui flottent peut-être à mes
côtés.
Les
personnages de Modiano, eux, traversent l'existence comme des
passe-muraille, perturbés par cette unique et vaine obsession,
celle d'établir leur identité. Sans cesse le doute et la
menace les poussent à fuir ou à renoncer. Cependant, il
me semblait que ces silhouettes fragiles arpentaient des trottoirs, des
rues, des avenues que l'auteur glissait sous leur pas comme un tapis de
souvenirs, comme pour se rassurer lui-même. Peu à peu,
j'eus le sentiment qu'il était parvenu ainsi, d'année en
année, de livre en livre, à fonder sa propre
géographie sur son univers romanesque et réciproquement.
Par une espèce d'alchimie métonymique, P. Modiano
s'était nourri du décor et s'y était fondu. Je
commençais à comprendre que Paris lui était aussi
vital que ma ville pouvait me l'être.
Modiano
est notre sentinelle. Il continue à enregistrer ce que nous ne
faisons que distinguer, parfois trop passivement : un magasin, un
garage, un café ont disparu. Et avec leur disparition, c'est le
temps qui a définitivement été enseveli, aspirant
soudain l'air que respiraient les figurants du passé. Ainsi
semble se poursuivre
cette gigantesque désincarnation qui pousse hommes, lieux et
choses vers l'oubli total. Avec méthode et détermination,
l'auteur-narrateur accumule pourtant des indices, des détails
matériels, mais les années passent, les traces
s'estompent et la tâche devient presque insurmontable. Parfois,
l'auteur se décourage. L'exercice est épuisant. Il
mobilise une énergie du désespoir, celle qui, l'espace de
quelques instants, permettra de percevoir "sous (une) couche épaisse d'amnésie" les
infimes battements du passé. Et c'est là, si justement,
qu'opère le trouble mystérieux de son écriture. Un
bruissement, un murmure, quelque chose a bougé... Le
passé se met à frémir sous les mots. Ainsi, le
Temps chez Modiano n'est-il pas sacralisé ni
encyclopédisé, ni perdu ni retrouvé, mais comme
réellement entrevu.
Jean-François Dupont
